Ces femmes artistes qu’on oublie trop souvent

Yvette Bisson, Géraldine Cormier, Nancy Morin ou encore Suzanne Valotaire, ça vous dit quelque chose? Ce sont toutes des artistes qui ont œuvré dans le domaine des arts visuels en Acadie dans les années 1960, 1970 et 1980.

La commissaire et historienne de l’art, Élise Anne LaPlante, s’est donné comme mission de revisiter et de mettre en lumière la pratique de quelques femmes artistes de l’Acadie, pour la plupart oubliées. Ce travail sera mis en lumière dans une exposition et un catalogue, tout en proposant une série d’activités autour des luttes féministes liées aux arts visuels. Elle rappelle qu’en histoire de l’art, comme dans bien d’autres domaines, les femmes ont souvent bénéficié de moins de reconnaissance que leur collègue masculin.

«Dans l’histoire de l’art, on a longtemps priorisé le travail des hommes, catégoriser le travail des femmes comme étant autre. C’est un peu les mêmes raisons pour lesquelles les femmes sont effacées dans plusieurs domaines. J’ai l’impression qu’en Acadie, il y a eu un peu comme un «boys club» qui a fait qu’il y a eu une certaine prédominance du travail ou de l’importance du travail des hommes», a exprimé Élise Anne LaPlante, qui estime que l’impact se fait encore ressentir aujourd’hui. Comme jeune professionnelle qui arrive dans le milieu de l’histoire de l’art, elle perçoit encore ces inégalités.

L’artiste visuelle et écrivaine d’Edmundston, Édith Bourget, constate que les femmes sont rarement mises de l’avant dans le domaine des arts alors que nous vivons dans une société de plus en plus égale.

«En arts visuels, les hommes ont la première place. Bien sûr, il y a de rares exceptions. Comment se fait-il que ce soit ainsi alors que je suis certaine qu’il y a autant de femmes que d’hommes qui pratiquent les métiers artistiques? Faudra-t-il que je signe mes oeuvres d’un nom masculin pour qu’on reconnaisse la qualité de mon travail ou pour en vendre?», a soulevé l’artiste dans un commentaire publié sur sa page Facebook.

Le projet Tombées dans les interstices: un regard actuel sur l’apport de quelques femmes artistes à l’Acadie contemporaine a pris naissance l’année dernière avec L’inventaire, une initiative de la Galerie Louise-et-Reuben-Cohen à Moncton. Ce projet a permis à Élise Anne LaPlante de constater que les artistes femmes sont sous-représentées dans la collection de la galerie universitaire. Une situation qui se reflète dans beaucoup de collections un peu partout au pays, a fait valoir la commissaire. Environ 75% des œuvres de la collection sont signées par des artistes de l’Acadie, dont très peu par des femmes, a-t-elle fait remarqué.

Elle a eu envie d’étendre son étude au-delà de la collection. À travers ses recherches dans les archives de la galerie et ailleurs, elle a fait des découvertes fascinantes à l’égard de huit femmes artistes du Nouveau-Brunswick qui ne sont à peu près pas connues. À titre d’exemple, Yvette Bisson a enseigné les arts visuels à l’Université de Moncton, campus d’Edmundston, pendant 20 ans, Suzanne Valotaire a été au coeur des mouvements féministes à Montréal et Yolande Desjardins a créé des installations en lien avec les femmes.

«À l’époque, les femmes ne voulaient pas nécessairement affirmer que leur travail était féministe, mais avec le recul, on constate que ce travail a pu avoir une contribution aux luttes féministes.»

Appel au public

Élise Anne LaPlante est à la recherche d’oeuvres ayant été réalisées par les huit femmes artistes qu’elle a ciblées. Elle lance donc un appel aux collectionneurs et au public qui auraient des œuvres de ces créatrices afin de produire une exposition à la Galerie Louise-et-Reuben-Cohen qui se déroulera de la mi-août au début octobre. Dominique Ambroise, Yvette Bisson, Géraldine Cormier, Yolande Desjardins, Ginette Gould, Nancy Morin, Magda Mujica et Suzanne Valotaire sont les artistes en question. Elle a déjà quelques œuvres, mais elle en aurait besoin d’un plus grand nombre afin d’approfondir son analyse.

«Je ne veux pas faire une grande exposition où on inclut plein de femmes. Je veux plutôt en choisir quelques-unes et permettent ainsi d’approfondir la recherche et que ce ne soit pas juste un survol», a affirmé la commissaire qui invite les gens à communiquer avec elle par courriel (eliseanne.laplante@gmail.com).

La directrice-conservatrice de la Galerie Louise-et-Reuben-Cohen, Nisk Imbeault, ajoute que le projet d’Élise-Anne LaPlante est une première. La Galerie chapeaute le projet.

«Nous avons eu des expositions collectives de femmes artistes, mais souvent, l’initiative venait du milieu des femmes artistes qui voulaient présenter leur travail. Nous n’avions jamais eu de regard extérieur. Cela ajoute à la réflexion et à la recherche et il y a aussi le fait qu’on aborde une période passée, ce qui permet d’avoir un recul et une vision plus large», a-t-elle indiqué.