Festival à Haute Voix: assister à la naissance d’une œuvre théâtrale

Le théâtre acadien de demain sera à l’honneur au 9e Festival à Haute Voix à Moncton, du 20 au 22 avril, avec huit textes inédits aux horizons divers. Ce premier contact entre le public et les plus récentes créations de huit auteurs chevronnés et émergents constitue un véritable banc d’essai pour les dramaturges.

La directrice artistique du théâtre l’Escaouette, Marcia Babineau, mentionne que les styles et les thèmes abordés sont très variés. Des œuvres poétiques, réalistes, psychologiques, absurdes, féministes ou encore fantastiques figurent au programme. Ce sont des mises en lecture et non des productions complètes. Ces prestations épurées, un peu comme le sont les cercles d’auteurs-compositeurs en musique, mettent de l’avant le texte, la parole et l’émotion. Le public assiste à la naissance de nouvelles œuvres qui forgeront le théâtre de demain. Les répétitions sont entamées.

«Le défi, c’est qu’il n’y a pas de costume, pas de décor, pas d’éclairage, pas de musique. Tout ce qu’il y a, ce sont des lutrins, des acteurs, un texte. Ce que l’on dirige ce sont les voix. On doit arriver à créer un univers avec les acteurs et le texte, sans distractions. Le public peut imaginer toute l’histoire. On ne lui dit pas où ça se passe, quand ça se passe ou comment ça se passe. Il n’y a pas d’autres directives. Tout passe par le texte et la voix des acteurs», a expliqué la metteure en scène Diane Ricard, qui dirige la pièce Battre le coeur de Emma Haché.

Les mises en lecture seront incarnées par plus d’une trentaine de comédiens et de metteurs en scène professionnels. Cette rencontre entre les auteurs, les comédiens, les metteurs en scène et le public est nécessaire dans l’ensemble du processus d’écriture.

«Pour les auteurs, c’est la première fois qu’ils vont assister à une mise en voix de leur texte. Lire un texte à voix basse seul, c’est vraiment un autre monde que de l’entendre avec une équipe de professionnels qui ont travaillé sur le texte et qui ont essayé de discerner le contenu et les thématiques de ce texte pour essayer de les ressortir (…). À partir de ce moment-là, le texte a d’énormes chances d’évolution. On va entendre une première réaction d’une salle», a expliqué Marcia Babineau.

Certains auteurs sont déjà passés par le festival, tels que Gabriel Robichaud, Emma Haché, Joannie Thomas, Matthieu Girard, Caroline Bélisle. D’autres en sont à leur première participation. C’est le cas de Marilyn Bouchain, de Brigitte Lavallée et de Jessika Aubé. Finissante du Conservatoire d’art dramatique de Québec, Jessika Aubé vient de fonder sa propre compagnie de théâtre. Elle présente sa première pièce, La fille qui voulait tuer avec sa pinte de lait. Cette œuvre ludique pour quatre voix, à la fois dramatique et comique, sera mise en lecture par Marc-André Charron.

«J’ai vraiment hâte parce qu’on n’a pas notre mot à dire dans la mise en lecture, alors c’est vraiment leur interprétation. Je trouve ça bien et c’est là qu’on se rend compte s’il y a des trucs qui marchent moins bien et qu’on voit comment le texte passe dans la bouche des comédiens», a exprimé la jeune auteure qui désire continuer d’alimenter la création au Nouveau-Brunswick, même si elle est établie à Québec.

Depuis 2001, ce festival bisannuel a connu une belle évolution, estime Marcia Babineau.

«Quand on a commencé en 2001, on avait des bribes de textes. On avait de la difficulté à les faire parvenir à une première version. Maintenant, c’est quand même des textes qui en sont peut-être à leur deuxième version. On voit vraiment une évolution de la forme du texte à travers les années.»

Depuis le premier festival, 60 textes ont été lus, dont 20 qui ont ensuite été portés à la scène par un théâtre professionnel. Mme Babineau ajoute qu’ils se sont déjà engagés à produire au moins un texte de l’édition 2017 au cours de prochaines années. C’est Crow Bar de Gabriel Robichaud. Toutes les activités ont lieu au théâtre l’Escaouette.

L’éloge de la lenteur

Entre la plume de l’auteur et la production au théâtre, plusieurs années peuvent s’écouler, comme en témoigne Joannie Thomas qui propose d’entendre la première œuvre qu’elle a écrite pour la scène, Le garçon qui regardait le ciel.

«Pour qu’un texte devienne mature, il faut au moins se donner trois ans. D’abord il y a le premier jet, puis on le laisse reposer pour ensuite y revenir. Je pense que c’est nécessaire de se donner la patience de le faire. Ce n’est pas évident parce qu’on est tellement dans un monde qui essaie d’aller vite. Mais au théâtre plus c’est lent, plus ça va être bon. Quand on va trop vite, souvent, on manque des choses», a déclaré l’auteure et comédienne de Grande-Anse.

Pour écrire cette pièce, elle s’est inspirée de l’univers du film Le Magicien d’Oz; une œuvre ayant marqué son enfance.

«Je dirais que c’est un conte pour adulte. C’est un univers fantastique qui peut rappeler la jeunesse qui commence tout bonnement, naïvement, mais ça finit quand même assez violent», a poursuivi Mme Thomas qui précise que l’action se déroule dans un monde qui n’existe pas.

La mise en lecture dirigée par Claire Normand mettra en vedette Marc-André Robichaud et Katherine Kilfoil.

En étant au programme du Festival à Haute Voix, elle pourra évaluer plusieurs éléments du texte et corriger le tir par la suite. Joannie Thomas participera aussi à une table ronde sur le besoin de créer avec Ludger Beaulieu, Matthieu Chouinard et Mélanie Léger. Ce sont tous des artisans de la scène qui dirigent de jeunes compagnies de théâtre.

«C’est quelque chose qui est tellement nécessaire surtout quand on sort des études et qu’on n’a pas la chance d’avoir un contrat avec une compagnie existante. C’est une des affaires qui nous gardent vivants même si avec le Théâtre du livre ouvert (sa compagnie), on n’a pas eu de projets totalement aboutis, mais il y a toujours un petit pétillant qui reste», a-t-elle ajouté.