Afrique: un nouveau clivage

Tout récemment, le Soudan a de nouveau bombardé le Soudan du Sud, et ce, seulement quelques mois après la sécession. Si le Soudan (Nord) est majoritairement musulman et le Sud-Soudan chrétien, la pomme de discorde n’est pas la religion, mais bel et bien le pétrole. Le facteur religieux existe toutefois indéniablement, tant il est vrai que les deux pays ne se seraient jamais scindés au niveau de la frontière actuelle sans ce clivage religieux.

Ces mêmes frontières entre musulmans et chrétiens divisent la Côte d’Ivoire depuis neuf ans, bien que les affrontements aient cessé l’an dernier et que l’on assiste actuellement à une tentative de réunification sous l’égide d’un gouvernement élu.

Quant au Nigeria, de loin le plus grand pays d’Afrique, la situation ne fait qu’y empirer de jour en jour: les terroristes islamistes de Boko Haram y perpétuent massacre sur massacre afin d’imposer la charia à l’ensemble de la nation.

«La situation à laquelle nous devons faire face est encore pire que la guerre civile qui a ravagé notre pays (de 1967 à 1973, ce conflit a fait entre un et trois millions de victimes)», a déclaré le président, Goodluck Jonathan.

Il va sans dire qu’il exagère largement (à l’heure actuelle, les attentats terroristes et les représailles de l’armée tuent quelques centaines de personnes par mois), mais on peut raisonnablement craindre des massacres de très grande ampleur.

Dans une entrevue accordée à l’agence Reuters, le président Jonathan s’est exprimé en ces termes: «Si [les membres de Boko Haram] s’identifient clairement et expliquent pourquoi ils s’opposent au gouvernement ou pourquoi ils s’en sont pris à des civils innocents et à leurs biens, il y aura une base de dialogue.»

Mais ce ne sont là que de belles paroles, il sait très bien à qui il a affaire et quelles sont leurs revendications.

«Boko Haram» pourrait se traduire approximativement par «l’éducation occidentale est un péché». L’organisation ne fait pas mystère de ses ambitions, à savoir renverser le gouvernement et imposer la loi islamique dans tout le Nigeria. Dans un message audio de 40 minutes diffusé sur YouTube il y a deux semaines, son leader, Abubakar Shekau, annonçait une campagne de bombardements visant les écoles secondaires et universités nigérianes.

Un tel plan d’action est non seulement d’une cruauté abominable, mais aussi complètement irréaliste, car Boko Haram n’a pas la moindre chance de s’imposer dans le pays. En effet, seule la moitié des Nigérians sont musulmans, et ils sont bien moins riches que les 80 millions de chrétiens que compte le pays.

C’est au Sud, territoire chrétien, que se trouvent le pétrole, les ports et le plus gros de l’industrie du pays. Et c’est donc là aussi que se concentrent les capitaux. Ce schéma se retrouve d’ailleurs dans de nombreux pays d’Afrique: un Nord pauvre et musulman opposé à un Sud chrétien et prospère.

Il faut en accuser les hasards de l’Histoire. L’islam s’est répandu progressivement depuis l’Afrique du Nord, conquise par les armées arabes au VIIe siècle, tandis que le christianisme a connu un rapide essor à l’intérieur des terres une fois les colonies européennes implantées sur les côtes africaines au cours des siècles derniers. La frontière entre les deux religions traverse le continent à environ 1100 km au nord de l’équateur (sauf en Éthiopie, où les chrétiens sont implantés dans les régions montagneuses et les musulmans dans les plaines).

Pour généraliser, on peut dire que les musulmans se sont imposés dans les régions désertiques et semi-désertiques d’Afrique parce que l’islam devait traverser le Sahara, tandis que les régions situées près de l’équateur et jusqu’en Afrique du Sud, plus fertiles et prospères, sont essentiellement chrétiennes parce que les Européens sont arrivés par la mer, avec une puissance économique et militaire bien supérieure. Il n’en reste pas moins que quelque 350 millions d’Africains vivent au niveau de cette frontière religieuse.

On peut légitimement espérer que, pour cette fois, le Nigeria échappera à la guerre civile, mais Boko Haram vise les chrétiens sans aucune distinction.

L’armée nigériane, qui n’est pas connue pour son sens de la discipline et de la retenue, fait quasiment le même genre d’amalgame en s’en prenant à des musulmans certes pratiquants, mais innocents dans les États du Nord qui constituent le fief de l’organisation terroriste. Résultat des courses: on voit déjà des chrétiens quitter le Nord et des musulmans déserter le Sud.

Il ne fait aucun doute que la situation va empirer au Nigeria, elle est déjà plus que préoccupante dans l’ancien Soudan et, pour ce qui est de l’Éthiopie, c’est une véritable bombe à retardement. Même la Côte d’Ivoire semble fragile… Il existe un risque, faible mais bien réel, de voir ces conflits dégénérer en une guerre de religion qui ferait des millions de morts et ravagerait tout le continent africain.

L’islamisme radical tel que le prône Boko Haram est importé d’une autre région du globe et il serait dramatique de voir de nombreux musulmans nigérians se rallier à cette cause. Mais, pour éviter d’en arriver là, il faut impérativement que le Nigeria reprenne le contrôle de son armée pour empêcher des exactions qui risqueraient fort de jeter les populations musulmanes dans les bras des intégristes.