Encore trois ans!!!

Selon nos propres rumeurs, il paraît que l’être humain n’a jamais été aussi bien informé.

C’est vrai que des centaines de fois par jour nous arrivent, via une multitude de canaux, des avalanches d’informations de toutes sortes.

Pas toutes utiles, évidemment, mais toutes livrées comme s’il s’agissait de la découverte du millénaire.

Pour se dépatouiller de ce fatras indigeste, il faut savoir faire le tri. Il faut savoir discerner le pertinent de l’inutile, et l’important du trivial. Mais ça devient de plus en plus ardu.

Car les informations arrivent à un tel rythme que l’on ne parvient plus toujours à suivre. On en perd des bouts. Et on se rattache aux bribes qu’on a pu retenir.

Bref, même si on est la civilisation la plus informée que la Terre ait connue, nous sommes quand même tributaires d’un salmigondis d’informations tronquées.

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Ainsi, le citoyen qui s’intéresse à la vie politique canadienne aura fort à faire pour débroussailler tout ce que nous rapportent les médias, et les échos des médias répercutés par d’autres citoyens, au sujet de l’abolition du registre des armes d’épaule, par exemple, ou encore du projet de loi C-30 visant (officiellement) à combattre la cybercriminalité.

Qu’on soit d’accord ou non avec les arguments du gouvernement conservateur, en ce qui a trait au registre, le sort en est jeté. Acta est fabula!

Cependant, il n’en est pas encore ainsi pour le projet fédéral sur la cybercriminalité – de son vrai nom: «Loi édictant la Loi sur les enquêtes visant les communications électroniques criminelles et leur prévention et modifiant le Code criminel et d’autres lois». Ayoye.

Officiellement, donc, ce projet de loi vise à protéger les enfants, les jeunes, les gens vulnérables contre les arnaques de cyberpédophiles. C’est un geste qui va dans le sens de la vertu, on ne peut donc pas le condamner. L’intention annoncée est bonne.

Mais où le bât blesse, c’est dans l’amplitude des moyens que l’on prend pour y parvenir. Il n’y a pratiquement aucune balise pour empêcher des abus de pouvoir de la part des autorités chargées de protéger la vertu publique. Ce projet de loi bulldoze allègrement les droits légitimes des citoyens en permettant que la police ait accès, sans man­dat judi­ciaire, aux données person­nelles des utilisateurs d’Internet.

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Les critiques à l’égard de ce projet de loi ne se sont pas fait attendre. En première ligne, les partis d’opposition, bien sûr. Mais aussi la commissaire canadienne à la vie privée, des fournisseurs d’accès à Internet, et nombre de journalistes et de commentateurs politiques, notamment.

Reporters sans frontières émet de sérieuses réserves, dans un communiqué publié hier: «Même sans mandat, affirme l’organisme, tout officier de police aurait le droit d’exiger des entreprises de télécommunications qu’elles fournissent des renseignements sur leurs clients (nom, adresse, numéro de téléphone, adresse mail, adresse IP et nom de l’entreprise de télécommunications). La police pourrait également installer, sans mandat judiciaire, un dispositif permettant de relever l’adresse IP de tout appareil connecté à Internet.»

Devant une telle éventualité, on ne peut que penser à Big Brother!

Certes, il faut donner aux forces de l’ordre les moyens de combattre la cybercriminalité, mais en y allant comme ça, tous azimuts, on ouvre la porte à l’arbitraire, à l’erreur judiciaire, à l’injustice.

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Dans un tel contexte, il devient difficile, presque impossible, de démêler le vrai du faux. Et de la part d’un gouvernement qui prêche la transparence mais qui ne cesse d’agir en catimini, cette perspective est encore plus terrifiante, parce qu’on s’aperçoit qu’on ne peut pas lui faire confiance.

Bon, un mince rayon d’espoir: le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, a reconnu que le projet pouvait être bonifié et il semble que des modifications sensibles seront apportées à ce projet de loi. Grand bien nous fasse!

Mais tout cela ne change rien au fait que sous le régime autoritaire qui se met en place, il y a péril en la demeure. On assiste à une dérive de l’actualisation de la démocratie canadienne.

En d’autres mots, la démocratie canadienne, du moins telle qu’on la concevait encore le 2 mai dernier, jour de l’élection du gouvernement majoritaire de Stephen Harper, est de plus en plus instrumentalisée.

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À l’époque où il dirigeait des gouvernements minoritaires, on a su reconnaître que le premier ministre Harper savait louvoyer pour se maintenir au pouvoir.

Aujourd’hui, le louvoiement n’est plus de mise. Monsieur fonce. Droit devant. C’est sa vision qui doit prévaloir. Sa vision de la politique, sa vision de la société, sa vision du monde.

Le tout est bien emmailloté dans une espèce de paranoïa de l’ordre public qui est en train de transformer chaque citoyen canadien en «suspect» de quelque chose.

Serait-ce qu’à l’instar du célèbre Docteur Knock qui n’hésite pas à soutenir que «les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent», le gouvernement Harper estimerait que les citoyens canadiens sont des criminels qui s’ignorent?

Registre des armes, renforcement des peines minimales, achat des F-35, informations soutirées par la torture, nouvel engouement pour les parades militaires, commémoration d’une guerre de 1812 dont personne ne se souvient et ne se soucie, et jusqu’à la fameuse «corde dans la cellule» des meurtriers généreusement suggérée par le sénateur Boisvenu… les sujets ne manquent pas qui pointent dans la direction d’une vision rigide de la société, une société fermée sur elle-même, convaincue de sa supériorité morale.

Le genre de supériorité morale «holier-than-thou» qui reflète en réalité un rejet de l’autre, un refus de la différence, une intolérance hissée au rang d’un axiome faussement chrétien, et de son regrettable corollaire politique: un patriotisme de pacotille.

Comme le disait à l’ère victorienne Lord Acton, qui s’est beaucoup intéressé à l’histoire de la liberté: «le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument».

Quand on voit ce totalitarisme encore flou, mais déjà dangereux, qui sourd à Ottawa, on peut craindre le pire pour la liberté en général, et nos libertés en particulier!

Encore trois ans!!! Patience…