Bouffe : un feu roulant de facéties

D’une certaine façon, cette pièce est un «théâtre réalité» fondé sur le modèle des émissions de télévision qui utilisent l’humour et dont les animateurs impliquent le public dans leur cheminement. On peut également y voir une satire de certaines émissions consacrées aux plaisirs de cuisiner. On assiste donc à la préparation d’un repas, mais la finale n’est pas nécessairement les plats qu’ils préparent en nous les expliquant, vaguement il est vrai.

Mathieu Chouinard et Marc-André Charron, les deux comédiens de la pièce – et membres de Satellite -, continuent avec cette bouffonnerie faussement tragique la démarche entamée il y a trois ans avec Mouving et pour Chouinard dès SplasH2o (2005). Au centre de leur démarche, le mouvement et un esprit clownesque qui tend à mener l’intrigue (si vague soit-elle) vers l’absurde.

Tous deux anciens élèves de l’École internationale de théâtre Jacques-Lecoq, ils demeurent imprégnés par l’approche physique de cette célèbre institution. Contrairement à Mouving, où les jeux physiques et les onomatopées suffisaient à exprimer l’histoire, Bouffe repose sur un texte que les jeux physiques enrichissent.

Mordtadel (Chouinard) et Bazil (Charron) sont des jumeaux fort différents physiquement: un grand et un petit, ce qui permet de développer certains jeux, tout en contribuant au climat absurde qui suivra. Les deux invitent trois spectateurs à prendre place à une table placée sur un côté de la scène et ils leur donneront différents mets à déguster. De vrais mets.

Lentement, le spectateur comprend que les trois personnes choisies sont là pour être engraissées afin de devenir de délicieux ragoûts et autres plats finement préparés. Lors d’une aventure que je ne vous raconterai pas, nos deux cuisiniers ont découvert les plaisirs de l’anthropophagie, seule viande encore saine selon eux.

Il y a une certaine volonté de critiquer le système d’élevage des animaux élevés pour l’abattage et les conditions sociales et politiques qui créent dans certains pays des famines endémiques. Une scène porte directement sur le sujet alors que les deux «regardent» un reportage sur un enfant africain qui se meurt de faim en s’empiffrant de maïs soufflé, maïs qui sert d’alimentation à beaucoup d’animaux élevés pour la consommation humaine même si on sait que cela n’est pas sans effet sur eux. Un beau moment, mais unique, tourné en dérision par l’effroyable gaspillage de maïs soufflé qui se répand partout sur la scène.

Là est peut-être le problème dramaturgique de cette création qui demeure un divertissement certes excellent, mais porteur de préoccupations sociales qui demeurent au niveau de l’intention. D’une certaine façon, la volonté de faire réfléchir le spectateur s’oppose au caractère ludique et fou qui anime la pièce. Les personnages sont caricaturaux, tant du point de vue physique qu’à celui de leur espèce d’accent italien, tandis que l’intrigue n’a guère d’importance et court dans différentes directions.

Cela dit, le spectacle est très drôle et se déroule en un feu roulant de facéties qui touchent au grotesque. Les deux comparses savent se servir de leur souplesse corporelle en jouant sur le fait que l’un est grand et l’autre petit.

Contrairement à l’économie de moyens qui caractérisait Mouving, Bouffe dispose d’un décor plus que généreux signé Sylvain Ward: de nombreuses casseroles accrochées au «plafond», une cuisinière qui fonctionne et sur laquelle ils cuiront des aliments pour nourrir leurs «invités», un immense garde-manger, des tables qui servent de comptoir et tous les accessoires nécessaires dans une cuisine.

Le fait de disposer d’un décor élaboré, fort réussi en lui-même, de faire la cuisine «pour vrai», d’utiliser abondamment la parole (c’est curieux de noter qu’à la parcimonie langagière de Mouving répond le flot de paroles de Bouffe) contraint les comédiens à n’utiliser les jeux physiques que rarement. Les mouvements deviennent plus convenus, plus dans l’ordre d’un réalisme clownesque, mais sans la saveur imaginative de Mouving. Et comme le texte n’est pas particulièrement riche de sens quoique délirant et hautement comique, on se laisse emporter par le mouvement général – corps et voix en pleine action – pour faire fi du reste.

Le metteur en scène Daniel Collados, du Houppz! Théâtre, ne s’y est pas trompé en plaçant l’accent sur le rythme tant langagier que physique. Il n’a laissé aucun temps mort, outre les quelques nécessaires interventions avec les «invités» qui dépendent de la façon dont ceux-ci réagissent et interviennent, ce qui crée des ruptures dans la dynamique du spectacle, ruptures rapidement récupérées par des improvisations bien menées.

La démarche de Chouinard et de Charron est très originale et Bouffe est une exploration de leurs possibilités de créateurs. Cette pièce est davantage une étape qu’un aboutissement, et là est la beauté de la création: une perpétuelle invention, une continuelle recherche et, pour le spectateur, un plaisir toujours renouvelé.