La civilisation globale: les options

Un reporter: «Que pensez-vous de la civilisation occidentale, monsieur Gandhi?» Mohandas Gandhi: «Je pense que ce serait une bonne idée.» La citation est probablement apocryphe, mais si le mahatma ne l’a pas dite, il aurait dû la dire.

Nous sommes maintenant à proximité d’une civilisation globale puisque la majorité de la population mondiale œuvre à l’intérieur d’économies similaires, se sert de machines semblables et vit tout aussi longtemps. Elle connaît même presque toutes les mêmes choses et elle a les mêmes ambitions. Il faut que quelqu’un nous pose la même question. Croyons-nous vraiment que la civilisation globale est une bonne idée? Si oui, avons-nous un plan pour qu’elle survive encore au-delà de quelques générations?

L’Histoire est remplie de civilisations qui se sont écroulées, et souvent leur chute a été suivie de périodes rétrogrades. Autrefois, ces périodes se limitaient à des événements régionaux (l’Europe après la chute de Rome, l’Amérique Centrale après l’anéantissement de l’Empire maya, la Chine après l’invasion mongole), mais maintenant, nous sommes tous dans le même bateau. Si notre civilisation s’effondre, nous aboutirons dans la pire et la plus longue période moyenâgeuse que nous ayons connue.

Notre devoir envers nos arrière-petits-enfants est de calculer comment traverser le 21e siècle sans qu’il y ait effondrement. Nous avons tous à traverser ce qui reste de l’Histoire, mais nous ne pouvons même pas nous imaginer ce que seront les problèmes et les perspectives du 22e siècle. Concentrons-nous alors sur ce qui constituera un succès intérimaire d’ici l’an 2100.

Ce succès intérimaire d’ici l’an 2100 serait un monde où les descendants des ancêtres de la présente civilisation prospéreraient. La population globale pourrait avoir régressé alors aux sept milliards actuels – ayant plafonné à plusieurs milliards de plus –, mais elle ne décroîtra pas plus vite que cela à moins que des milliards ne meurent lors de famines ou dans des guerres. Ce sera certes un avenir où une très grande population pourra encore se maintenir.

Malheureusement, notre façon de vivre présentement ne peut être maintenue.

Nous nous sommes approprié trop de terres en les soustrayant aux cycles naturels pour y produire notre nourriture. Nous détruisons systématiquement les plus grands stocks de poissons au monde par la surpêche et la pollution. Et nous poussons aussi la plupart des animaux terrestres vers l’extinction.

Notre civilisation est une civilisation à «six planètes»: ça prendrait six planètes de la taille de la Terre pour maintenir la population humaine existante dans le style de vie fait de superénergie et de superconsommation qui caractérise la présente civilisation. Tous les sept milliards n’ont pas encore atteint ce mode de vie, mais tous veulent l’atteindre et la plupart d’entre eux vont réussir. Et dans l’avenir prévisible, nous n’aurons qu’une seule planète et non six.

Voilà le vrai problème à résoudre si nous voulons nous rendre à l’an 2100 sans l’effondrement de la civilisation, sans la dépopulation massive de l’espèce humaine. Tout ce dont nous nous inquiétons: le réchauffement de la planète, l’acidification des océans et la «sixième grande extinction» sont des signaux indiquant que nous ne sommes pas en train de résoudre le problème de base qu’est celui du maintien de la population. Nous ne résoudrons rien en dépensant moins d’énergie et en mangeant moins de viande. Et surtout pas avec un surplus de population de sept milliards.

Nous n’avons donc vraiment que deux options. Nous pouvons procéder avec cet assemblage disparate de mesures: un peu de conservation par ci, quelques formes d’énergie renouvelable par là, qui, dans les deux cas, nous amèneront à l’effondrement de la population par la famine globale, et probablement aussi à l’effondrement de la civilisation à cause des guerres inhérentes, et ce bien avant l’an 2100.

Ou encore, nous pouvons essayer de nous désengager de notre dépendance aux cycles naturels. Aussi, se servir des capacités scientifiques et technologiques de la civilisation présente pour réduire radicalement notre emprise sur la nature. Arrêter de cultiver notre nourriture ou pratiquer la chasse et la pêche, par exemple, et au lieu, apprendre à la produire sur une échelle industrielle avec des moyens biotechniques.

Atteindre notre indépendance dans la production de la nourriture réduirait grandement notre vulnérabilité aux changements climatiques, mais, de toute façon, il nous faut stopper le réchauffement de la planète. Autrement, la majeure partie de ce que nous appelons «la Nature» ne survivra pas, et la moitié des plus grandes villes mondiales seront noyées par la hausse du niveau des océans.

Étant donné l’excédent de dioxyde de carbone que nous avons déjà déversé dans l’atmosphère en brûlant des combustibles fossiles, cela exigera probablement l’intervention directe de l’homme dans le système climatique. En d’autres mots, il faudra se prévaloir de la géo-ingénierie. Nous devons aussi arrêter de brûler des combustibles fossiles et opter pour des sources d’énergie alternatives le plus vite possible, mais nous ne serons pas suffisamment rapides pour éviter un réchauffement incontrôlé sans la géo-ingénierie.

Les environnementalistes les plus romantiques n’aiment pas cette option et ils insistent pour dire qu’il en existe une troisième. Ils pensent que nous pouvons éviter le désastre en apprenant tout simplement à vivre sur la planète d’une façon mollo. Ce serait beau tout ça, mais on ne peut pas y arriver avec une population de sept milliards, même si tous vivaient à la Gandhi. Cette option a disparu au plus tard dans les années 1960 quand nous avons dépassé la barre des trois milliards.

Cette civilisation tire son essence de la fascination qu’a l’homme pour la technologie depuis dix mille ans. Elle survivra ou mourra selon son habilité à résoudre, au moyen de nouvelles technologies, le problème qu’elle a créé par ses propres succès technologiques passés.

Si nous voulons que nos arrière-petits-enfants soient heureux en l’an 2100 – qu’ils soient en vie au moins -, alors il faut commencer à gérer quelques-uns des systèmes planétaires, comme le système climatique, et nous retirer complètement de certains autres. Il n’y a pas de troisième option.