La recette pour remplir nos églises

J’ai toujours vu l’Acadie Nouvelle traîner sur le comptoir de la cuisine ou la table du salon chez mes parents, comme une sorte de bibelot quotidiennement renouvelable, qui n’amasse jamais de poussière, toujours ouvert à une page différente, mais fréquemment à celle des mots croisés. L’habitude de lire un journal vient peu à peu, justement parce qu’il traîne devant soi, ouvert sur une page au hasard. Ça commence souvent entre la curiosité de la page des jeux, la caricature et la lecture de son horoscope. Puis les arts et la culture, les pages sportives. Ensuite, la politique. Pas vraiment le choix que de s’y intéresser éventuellement; on vit dans un monde où l’on gagne une bataille pour la perdre le lendemain, et vice-versa. Tout peut toujours changer. C’est parfois difficile de savoir où l’on se trouve, si l’on avance ou l’on recule. Lire l’Acadie Nouvelle, c’est prendre quotidiennement le pouls de l’Acadie.

Il n’y a pas très longtemps, un groupe sur Facebook déplorait l’importance accordée à Star Académie dans les pages du journal. Les membres critiquaient avec retenue et respect, mais aussi avec fermeté. Ils voulaient plus de place pour des enjeux de société qui leur tenaient à cœur, du débat politique, de l’art sous d’autres formes. Il m’avait alors paru dommage que l’Acadie Nouvelle ne fasse pas une plus grande place aux idées des «jeunes» dans ses pages.

Et voilà qu’on m’offre cette chronique.

Le succès du groupe Facebook, dont les membres ont rapidement utilisé l’espace pour parler de tous les sujets qui les préoccupaient – et il y en avait beaucoup, beaucoup – a fait en sorte que les discussions n’avaient bientôt plus rien à voir avec Star Académie ou l’Acadie Nouvelle. Le groupe a démontré de façon flagrante la soif d’un espace où le débat sur tous les sujets est préconisé, les idées constamment confrontées.

Le besoin était si fort qu’il s’est créé un deuxième groupe, celui-là s’appelle L’Incubateur de l’esprit critique acadien. Il a pour mandat de faire exactement ce que son titre laisse entendre. Incuber l’esprit critique en Acadie, le couver pour assurer son développement. Il comprend 550 membres à ce jour. À toute heure de la journée, quelqu’un est en train de réagir sur Facebook à une question touchant à la mobilisation, à l’identité, aux institutions, à la dualité, au bilinguisme, aux arts, à l’éducation, aux médias, et bien sûr à la politique – municipale, provinciale, fédérale, internationale. Les compressions à Radio-Canada et à l’ONF, l’abolition du programme Katimavik, le succès de Lisa LeBlanc, les grèves québécoises, ainsi de suite.

Parenthèse: Le seul sujet qui fait défaut dans ce groupe, c’est l’égalité des sexes, mais ça, c’est une autre histoire…

En ce moment, c’est l’avenir de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Moncton qui provoque le plus de remous. Les jeunes surtout, mais aussi les moins jeunes – Facebook n’est plus réservé à une seule tranche d’âge – se demandent comment sauver la cathédrale, mais surtout, quoi en faire. Ils ne veulent pas d’un musée de la résilience. Ils ne savent pas trop ce que c’est qu’un musée de la résilience. Être résilient, ça leur plaît. C’est juste qu’ils craignent qu’un musée de la résilience, ça devienne quelque chose de statique, de figé, qui les éloigne de l’action citoyenne et qui tombe dans le discours officiel. Qui s’éloigne, finalement, de la nature même de la résilience. Ils pensent que la résilience, il faut la faire et non la dire.

Pour eux, la résilience, c’est plutôt de créer un musée des beaux-arts dans la cathédrale, car les artistes ont besoin de visibilité. Un centre d’urbanisme, parce que nos villes contiennent trop de stationnements et pas assez d’espaces verts. Ils veulent un café pour discuter, un centre de recherche, un endroit pour rendre hommage à l’œuvre de Gérald LeBlanc, pour permettre une réflexion sur l’architecture, ils veulent une bibliothèque francophone spécialisée, une salle de concerts. Ils croient que la résilience se situe là, dans le mouvement, dans un débat constant sur nos espaces et notre identité, et que la cathédrale peut continuer d’être un symbole de la résilience si elle abrite ces réflexions.

La question a suscité au moins 250 commentaires dans L’Incubateur, sans compter qu’il existe un autre groupe dédié exclusivement à la sauvegarde de la cathédrale. Je ne sais pas si c’est le printemps, mais les jeunes sortent de terre, fourmillent, discutent de tout, même de l’avenir de monuments religieux. Ils infiltrent le milieu culturel bien sûr, mais aussi le milieu associatif, celui de la politique et de l’avenir de l’Acadie.

Dans le cas de la cathédrale, les jeunes prônent qu’elle devienne un incubateur de l’esprit critique acadien, mais hors ligne. Une idée somme toute loin d’être inédite: ils prônent un espace de discussion en face-à-face. Les jeunes, qu’on dit urbains, connectés sur le monde et sur le Web, demandent finalement à pouvoir discuter de l’avenir de notre société entre les murs d’une cathédrale.

Tiens, tiens! Une église remplie de jeunes…