Membre du groupe Acadie Média|Vendredi 25 avril 2014
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Attendre, attendre 

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J’attends l’arrivée de mon tout nouveau recueil de poésie. C’est toujours un moment émouvant quand on ouvre un livre tout neuf dont on est l’auteur. Émouvant parce qu’on est heureux, émouvant parce qu’on est nerveux. Le livre est un doute. Et là, le doute est en route.

J’attends aussi ma nouvelle carte de guichet automatique. Une employée de ma caisse populaire vient de me téléphoner pour m’aviser que ma carte avait été «copiée» frauduleusement et que par mesure de sécurité on l’avait démagnétisée. Énervant. La nouvelle carte est en route.

J’attends des nouvelles de ma sœur et de ma belle-sœur au sujet de leur chat qui semble arriver au bout de sa vie. La perte d’un animal avec qui on a passé quinze ans est toujours poignante.

Devant moi, en permanence, une photo de mon chat Moïse, parti au paradis des chats il y a une dizaine d’années. Il me regarde. À travers le temps figé de la photo, à travers le souvenir heureux que je garde de notre complicité de près de quinze ans aussi, il me fixe. J’ai l’impression de l’attendre. Ici, ailleurs, quelque part.

Aujourd’hui, mon canari Augustin a pris le relais. Au début, il chantait comme un Tino Rossi sur l’acide, mais depuis un bout de temps, il ne chante plus que très rarement. J’attends qu’il retrouve ses trilles.

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En Acadie aussi on attend. On attend la chaleur du printemps, la fonte des dernières congères, les tulipes, les lilas, le vert si tendre des premiers bourgeons qui de loin donnent l’impression qu’une brume vert chartreuse nimbe les arbres.

On attend le crabe. On attend la pêche au homard, aux coques, aux huîtres, à l’éperlan, au saumon, à la truite, aux poissons de fond. On attend tant de précieux bienfaits de la mer.

On attend aussi des élections. Des élections municipales, des élections aux conseils d’éducation de district et aux conseils des réseaux de santé.

On est tous en mode attente.

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Depuis une vingtaine d’années, j’ai toujours hâte de voir apparaître les bourgeons dans les deux gros érables devant mon appartement. Cette année, c’est un désastre: on a coupé les beaux érables. Officiellement, pour cause de danger appréhendé.

Mais cette année, pour la première fois en vingt ans, il n’y aura pas de bourgeons, pas de portées d’écureuils, pas de sprints de bébés écureuils se pourchassant autour de l’érable, pas de volées de moineaux piaillant à qui mieux mieux à travers les feuilles des érables… rien que le vide «environnemental» d’une administration municipale névrotique.

Ajoutez à cela qu’on est à construire devant chez moi un immeuble de huit condos à l’esthétique invisible; une architecture fermée, sans balcons, sans grâce, et qui me donne l’impression, quand je risque un regard dehors, de contempler un mur… et qu’à cause de cette construction, depuis des mois et pour un bon bout de temps encore, mon bout de rue ressemble et ressemblera à un champ de bataille. Comme si j’habitais dans une ville bombardée.

J’attends l’arrivée de mes futurs voisins d’en face. J’ai vraiment hâte de voir la binette de personnes qui sont prêtes à payer jusqu’à 400 000 $ pour une de ces boîtes à souliers qui m’asphyxient de l’autre côté de la rue. Je les attends la tête bourrée de points d’interrogation.

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Attendre, attendre. Justement un ami me faisait remarquer récemment qu’à l’heure actuelle, on dirait que le monde entier est en attente. Tout le monde attend quelque chose. Tout le monde attend quelqu’un, comme si la planète entière était en manque de direction.

En France, on attend le premier tour de l’élection présidentielle, dimanche. Aux États-Unis, on attend la réélection d’Obama cet automne. Ici et là sur la Terre, quelque part quelqu’un attend l’élection de quelqu’un.

Lundi s’ouvrait le procès hautement médiatique d’Anders Behring Breivik, le crackpot responsable du massacre de soixante-dix-sept personnes en Norvège l’an dernier. On attend de voir comment la justice s’y prendra pour louvoyer entre ses droits et ses crimes de sorte que tout le monde y trouve son compte.

En Syrie, on attend que le régime de Bachar Al-Assad s’effondre. On attend aussi que Damas respecte enfin le cessez-le-feu annoncé avec tambours et trompettes. On attend que les tinamis de la Syrie cessent de lui vendre des armes. On attend que la Ligue arabe maintienne sa nouvelle ligne dure à l’égard de ce régime honni.

Ailleurs, certains attendent que l’ONU prenne l’initiative d’une intervention internationale en faveur des insurgés syriens, même s’ils ne constituent pas un bloc monolithique.

On attend également de connaître ce qu’il adviendra vraiment du printemps arabe à la faveur duquel l’Égypte, la Libye, la Tunisie, le Yémen se sont débarrassés de régimes encombrants, mais qui risquent d’offrir une voie royale aux islamistes de tout acabit qui, pour la plupart, étaient interdits d’activisme politique au temps des dictatures.

On attend de connaître le dénouement des récents coups d’État en Guinée-Bissau et au Mali. On attend de savoir quels futurs coups d’État viendront ébranler les si fragiles démocraties des pays africains.

On attend de savoir quand vont cesser les arrestations arbitraires et les mauvais traitements d’homosexuels en Égypte, au Sénégal, en Iran, au Nigeria, au Cameroun, en Afghanistan, au Soudan, en Arabie saoudite, au Yémen, en Mauritanie, sans oublier les viols des lesbiennes dans les townships en Afrique du Sud «pour les guérir».

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On attend toutes sortes de choses. Des dénouements. Des révolutions. Du progrès. On attend des rétractations, de l’ouverture d’esprit, de l’acceptation. On attend de la créativité. Des spectacles féeriques. On attend des idoles neuves pour grimper sur le piédestal vide de celles qui nous quittent.

On attend des bouffées d’air frais, des inventions, des surprises, des joies.

On attend le printemps. On attend l’hirondelle.

Tiens, le recueil vient d’arriver. Ça m’intimide. J’attends je ne sais quoi avant d’ouvrir le colis et de toucher le livre. Attendre, attendre.

La vie ne serait-elle que l’aventure merveilleuse et périlleuse d’une attente infinie, d’une attente éternelle?