Autour du prix des lecteurs, fin: de la vie et des questions qu’elle pose

Il est des œuvres qui sont attachantes, soit parce qu’elles évoquent en nous des sentiments qu’on a déjà ressentis, soit qu’elles nous mènent dans des chemins qu’on ne connaît pas et qu’on découvre avec plaisir. Ainsi en est-il des trois œuvres qui sont le sujet de ce texte.

La Franco-Ontarienne Marguerite Andersen s’inspire souvent de sa vie. Elle la transforme, joue avec, y ajoute ce que son imaginaire lui suggère, tout en demeurant fidèle à sa mémoire et, surtout, aux êtres qui deviennent ses personnages.

Dans La vie devant elles (Prise de parole), roman finaliste au prix des lecteurs, Andersen met en scène trois jeunes femmes qui sont ses petites-filles. En fait, précise-t-elle, elle a construit «trois récits biofictionnels» à partir de ses six petites-filles, leur ajoutant un frère qui s’inspire de son unique petit-fils. Et, bien sûr, elle se met en scène. Le roman se construit en trois parties, chacune consacrée à une des femmes, mais tous les personnages se retrouvent partout. 
Les trois femmes sont différentes et c’est ce qui crée le charme de ces portraits. Isa est écologiste et peintre, Ariane est anthropologue, tandis que Claire est une linguiste. Leurs aventures les conduisent dans différents pays et les questions qu’elles se posent sur le sens de leur vie animent le récit.

Tout est douceur dans l’écriture d’Andersen. Elle brosse les portraits par petites touches, évoquant l’enfance de chacune, racontant les faits et gestes du quotidien, les petits malheurs et les grands bonheurs, attentive à leur laisser toute la place, même si on la retrouve dans certains instants clés. La fluidité du style, l’élégance de la langue, la sympathie qu’elle éprouve pour ses «personnages», la richesse des évocations lors de certains voyages (Isa à Berlin, Ariane au Ghana, Claire en Inde), tout contribue au plaisir de la lecture.

Le Franco-Ontarien Maurice Henrie s’inspire lui aussi de sa vie. L’enfanCement (Prise de parole) raconte son enfance et sa jeunesse en les fondant sur les six maisons dans lesquelles il a vécu. On le voit grandir, découvrir la vie, explorer son environnement, s’interroger sur le sens des choses en vivant les expériences que vivent les enfants et les adolescents. Ici, le propos est classique: après tout, cet enfant est «ordinaire» et sa vie n’est pas très différente de celle de beaucoup d’autres enfants.

Tout est dans la façon dont Henrie se souvient. Chaque chapitre se centre sur une des maisons et est divisé en de courtes narrations dont les titres donnent le thème et autour desquels court la plume vive de l’auteur. De la maison rouge de la petite enfance à Val- d’Or à la maison de briques de l’adolescence à Rockland, l’auteur se livre en évoquant tantôt la nature, les jeux de billes, les voisins, la religion, la vie de la ferme, les membres de sa famille. Si toutes sont intéressantes, certaines sont de purs délices: la découverte des olives grâce à l’archevêque, le tragique destin du rouge-gorge, le sort des moutons de la ferme où il passe certains étés, l’orage qui abat les pins qui protègent la maison de briques et bien d’autres. De délicieuses recréations animées par une plume aisée, habitées par la tendresse et empreintes d’une douce nostalgie, qui donnent à cette autobiographie toute sa saveur.
Dans un tout autre registre, la Franco-Manitobaine Lise Gaboury-Diallo nous offre Les enfants de Tantale (Éditions du Blé), un recueil de nouvelles finaliste au prix des lecteurs. À la suite de différents actes qui défiaient les dieux, Tantale est condamné par Zeus à la souffrance perpétuelle: Tantale est dans l’eau, mais ne peut boire, et sous des arbres fruitiers, ne peut cueillir les fruits. Ses désirs resteront à tout jamais inassouvis. 

Les intrigues des douze nouvelles sont très différentes, tout comme les problèmes évoqués, mais la constante est dans cette impossibilité de réaliser ses désirs. Elles sont écrites à la première personne, ce qui place le lecteur au centre du conflit.

Si toutes sont intéressantes, certaines sont particulièrement réussies par la tension qu’elles créent et sur la façon dont la chute est introduite.
La liste met en scène une femme d’un certain âge qui dresse des listes de tout ce qu’elle fait. Elle se demande où elle en est et on a l’impression que le sens se perd. La chute nous apprend qu’elle a un rendez-vous avec son médecin qui doit lui expliquer la différence entre la démence précoce et la maladie d’Alzheimer. On comprend alors que sa vie lui échappe sans qu’elle n’y puisse rien malgré ses listes.

Dans La voyageuse, une femme est dans un train et regarde les deux jeunes musiciennes qui lui font face. Elle les trouve laides, ce qui lui rappelle sa propre laideur avant qu’elle ne se soumette à de nombreuses chirurgies esthétiques. Sa beauté construite s’oppose à la laideur naturelle qu’elle ne peut tolérer puisqu’elle lui rappelle sa propre réalité fondamentale. La chute illustre sa façon «originale» de résoudre son problème.

D’autres se démarquent: Quintette de clarinettes sur le sentiment d’infériorité, L’homme de ménage sur l’impossible espérance amoureuse, First call sur la recherche spirituelle, et enfin Signé anonyme sur l’orgueil.
Toutes ont en commun un style sans faille, une situation précise et bien développée. De fait, la maîtrise de la langue et le climat qui s’installe dans les nouvelles créent le plaisir de la lecture, en plus de nous faire réfléchir sur le sens de la vie.