La Birmanie est-elle démocratique?

«Il n’est jamais facile de persuader les gens, qui sont arrivés au pouvoir par la force, de la sagesse d’un changement pacifique», fit remarquer un jour Aung San Suu Kyi. Mais le leader du principal parti prodémocratique birman, la Ligue nationale pour la démocratie, n’a jamais chancelé dans sa conviction que c’était réalisable. En fait, c’est ce qui est en train de se produire.

Aux élections partielles du dimanche 1er avril, en Birmanie, la Ligue nationale pour la démocratie a remporté au moins 40 des 45 sièges vacants. La Birmanie est encore loin d’être une véritable démocratie, mais le résultat était tellement encourageant que Myo Win, l’officiel de la Ligue nationale pour la démocratie, a déclaré: «L’armée a évolué et elle est maintenant plus permissive. Et il n’est certes pas impossible que Aung San Suu Kyi devienne présidente en 2015.

La «Dame», comme la plupart des gens l’appellent, est enfin libre après 22 ans de répression politique – la majorité de ce temps passé en assignation à domicile. C’est difficile à croire qu’elle pourrait être élue pacifiquement présidente de la Birmanie dans un délai de trois ans – mais il était tout aussi difficile de croire que Nelson Mandela serait élu président d’Afrique du Sud quatre ans après avoir retrouvé sa liberté en 1990.

Non seulement Aung San Suu Kyi est-elle libre, elle est maintenant membre du Parlement. Elle a boycotté l’élection générale de l’an dernier, la première depuis 1990, parce qu’elle se méfiait des intentions du régime, mais elle a maintenant rejoint le jeu politique. Elle le devait, car autrement, il aurait probablement pris fin dans peu de temps.

L’armée a accaparé le pouvoir en Birmanie pendant les cinquante dernières années en réprimant impitoyablement toute dissension et faisant du pays le plus pauvre de l’Asie du Sud-Est. Maintenant, un ancien général, Thein Sein, a persuadé ses collègues qu’il était temps pour l’armée de jeter du lest, mais plusieurs de ces derniers s’attendent à ce qu’il morde la poussière. Il a été président pendant une année maintenant et il a grandement besoin de remporter un succès.

Il reste à savoir si les résultats de ces élections partielles sont vraiment la sorte de succès dont il a besoin. L’idée première de l’armée, après tout, c’était d’ouvrir suffisamment la politique pour mettre fin aux sanctions économiques de l’étranger et de dégonfler, pour une fois, la pression de l’intérieur. La nouvelle constitution de 2008 a donné aux soldats en service le quart des sièges dans le nouveau parlement et, aux élections de 2010, le parti politique fantoche du régime a emporté une énorme majorité des sièges.

C’est probablement le spectacle du «Printemps arabe» qui, sans révolutions violentes, a renversé des régimes arabes vieux de plusieurs décennies qui étaient tout aussi cruels et corrompus que celui de la Birmanie. Subséquemment, ce «Printemps arabe» a persuadé l’armée d’aller plus loin. En août 2011, le président Thein Sein a rencontré Aung San Suu Kyi pour la première fois. Les promesses qu’il a faites sont demeurées secrètes, mais c’était suffisant pour persuader la «Dame» de rejoindre le processus politique.

Selon le point de vue de l’armée, les élections partielles récentes tenues pour remplacer 45 partisans du régime, qui abandonnaient leur siège après avoir été nommés à des postes dans le nouveau gouvernement, semblèrent être la façon idéale pour commencer le processus d’ouverture. Même si la Ligue nationale pour la démocratie y réussit bien, ça ne déstabiliserait pas l’écrasante majorité du régime au Parlement, et les prochaines élections nationales n’auront pas lieu avant 2015. Mais la Ligue s’en est peut-être trop bien tirée.

Le fait que le parti prodémocratique ait presque fait table rase dans ces élections partielles rappellera à plusieurs généraux les élections de 1990 et ce n’est pas pour eux une pensée réjouissante. Ayant noyé dans le sang un mouvement de protestation non violent en 1988, l’armée a tenu une élection générale en 1990 pour légitimer son gouvernement, persuadée qu’elle était de garantir un bon résultat.

Ce fut une erreur: la Ligue nationale pour la démocratie a remporté 80 % des sièges. Ce fut un désastre politique pour les militaires qui ne conservèrent leur suprématie qu’en ignorant le résultat de l’élection et en emprisonnant les leaders de l’opposition. Cela leur a permis d’être au pouvoir pendant deux autres décennies, mais leur gouvernement était de toute évidence illégitime et le régime est devenu un paria d’envergure internationale.

Nous avons donc un autre résultat électoral où la Ligne nationale pour la démocratie remporte au-dessus de 80 % des sièges. Il était déjà venu à l’esprit des militaires et de Aung San Suu Kyi que si la Ligue n’avait pas boycotté les élections nationales de novembre 2010, elle les aurait remportées malgré les tentatives du régime pour manipuler les résultats. Et cela garantit pratiquement que la Ligue va former le gouvernement en 2015, si jamais ces élections étaient tenues.

Le choix de l’armée birmane est maintenant évident: soit qu’elle accepte ce résultat, soit qu’elle arrête tout le processus de démocratisation. Quoi qu’il arrive, le président Thein Sein semble être engagé dans le processus, mais plusieurs généraux supérieurs préféreraient sans aucun doute la dernière option, surtout qu’un gouvernement de la Ligue nationale pour la démocratie pourrait chercher à savoir comment ils se sont tant enrichis. Ce serait donc une bonne idée pour la Ligue de promettre une amnistie pour tous les crimes commis par le régime militaire.

L’année qui vient sera une année difficile et elle pourrait se terminer en un désastre si Aung San Suu Kyi présumait trop de ses chances de réussite. Toutefois, les vingt-deux dernières années lui ont enseigné la patience, et elle comprend clairement que Thein Sein a besoin d’elle pour écarter la pression contraignante des généraux les plus belliqueux.

Le reste de la planète pourrait aussi l’aider en mettant fin aux sanctions et en permettant un investissement dans une économie à la dérive. Et avec de la chance, la Birmanie sera, dans trois ans, une démocratie.