NOS HÉROS ACADIENS: Nicolas Denys

Vers la fin des années 1680, dans la région de Nepisiguit (aujourd’hui Bathurst), les Amérindiens avaient pour voisin un vieillard qu’ils respectaient pour son grand âge et sa grande sagesse. Ils lui avaient donné le surnom de «Grande Barbe»; il s’appelait de son vrai nom Nicolas Denys.

Il était né en 1598 à Tours, une ville située à peu près à mi-chemin entre Paris et Poitiers, dans ce qu’il appelle une famille d’ingénieurs. Le mot n’avait pas tout à fait le même sens qu’aujourd’hui; il pouvait désigner des constructeurs d’engins de guerre. Quoi qu’il en soit, il ne s’agissait pas de grands intellectuels et le petit Nicolas ne fréquenta pas longtemps l’école, ce qui à l’époque était loin d’être exceptionnel. Il n’en était pas moins fort probablement doué d’une vive intelligence et acquit des connaissances solides en navigation, en administration, en pêcheries et en exploitation forestière.

En 1632, il était marchand à la Rochelle et avait décroché un poste d’agent de la Compagnie de la Nouvelle-France, qui venait d’être créée dans le but de financer les entreprises de colonisation en terre d’Amérique. C’est ainsi qu’il s’embarqua avec le sieur Isaac de Razilly qui venait de se voir confier la mission d’établir une colonie en Acadie.

Razilly choisit comme capitale le site de la Hève, aujourd’hui La Have, près de l’actuel Lunenburg, sur la côte sud de la Nouvelle-Écosse. Presque aussitôt, Denys y ouvrit un comptoir de pêche à Port-Rossignol, aujourd’hui Liverpool. Depuis longtemps, des navires de pêche basques, bretons, hollandais et espagnols fréquentaient les bancs de Terre-Neuve. Les pêcheurs français, toutefois, salaient le poisson à bord de leurs bateaux et en faisaient la mise en marché à leur retour dans leur port d’attache de la Rochelle, de Saint-Malo, de Brest ou d’ailleurs. L’installation de Nicolas Denys fut la première entreprise de pêche commerciale d’importance en terre acadienne.

Mais en bon homme d’affaires, Denys voyait d’autres possibilités. Il se fit concéder une superficie de terre boisée et y entreprit le commerce de bois d’œuvre, sous la forme de planches et poutres de chêne blanc. Ce fut la première entreprise d’exploitation forestière en territoire canadien.

Cependant, Razilly mourut à peine trois ans après son arrivée en Acadie, et son cousin Charles de Menou d’Aulnay, qui prit sa succession, lui interdit d’exporter son bois vers la France. Ce fut le premier de plusieurs coups durs qui marquèrent la carrière de ce hardi pionnier.

Quelques années plus tard — vers 1645 —, après un séjour en France, on le retrouve à Miscou, muni d’une concession de la Compagnie de Nouvelle-France. Il y établit un poste fortifié de pêche et de traite des fourrures. Il y développe aussi un début de colonie. Mais d’Aulnay, jaloux de ses privilèges, s’empara du poste, expulsa le fondateur et confisqua sa marchandise. Il accepta de le dédommager pour ses pertes, mais ne tint jamais sa parole.

En 1650, d’Aulnay mourut à son tour. Indomptable, Nicolas Denys, accompagné cette fois de son frère Simon, s’installe au Cap-Breton où il fonde deux établissements, à Sainte-Anne et à Saint-Pierre, dans le but d’y faire le commerce du poisson et des fourrures. Mais dès l’année suivante, la veuve d’Aulnay envoie une troupe de soldats qui s’emparent de l’installation et font prisonniers les deux frères qui sont envoyés à Québec. Cette fois, cependant, Denys fut bientôt libéré et retourna au Cap-Breton. Remontant la côte, il construit un nouveau poste, cette fois à Nepisiguit, tout en conservant la gestion de celui de Saint-Pierre.

Encore une fois, ses installations sont attaquées et ses biens saisis, cette fois par un créancier d’Aulnay qui le fit prisonnier et le jeta en prison à Port-Royal. Libéré par le nouveau gouverneur La Tour, il rentra en France où il déposa une plainte devant le roi. Celui-ci décida en sa faveur, mais sans lui accorder de dédommagement.

Mais Nicolas Denys semble n’avoir jamais été abattu par un revers de fortune. Il profita de son séjour pour acheter de la Compagnie les droits de pêche sur la côte et les îles du golfe Saint-Laurent, depuis la Gaspésie jusqu’au Cap-Breton, et fut nommé peu après gouverneur et lieutenant-général de ce territoire. Pendant une dizaine d’années, il put enfin exercer une activité commerciale continue, faisant la navette entre l’Acadie et la France avec des cargaisons de morue et de fourrures.

Il rétablit ses postes de Saint-Pierre et de Nepisiguit et en fonda un nouveau à Chedabouctou (aujourd’hui Guysbourough), sur la côte est de l’actuelle Nouvelle-Écosse, en face de l’île du Cap-Breton. Il s’établit avec sa famille à Saint-Pierre, fit venir des colons, introduisit la culture du blé, projetant une véritable structuration avec moulin et brasserie.

Son entreprise ne fut toutefois pas aussi profitable qu’il l’aurait souhaité. Déjà endetté, victime de nouvelles tracasseries de la part d’adversaires qui contestaient ses droits, il vit ses installations de Saint-Pierre détruits par un violent incendie. Ruiné, il déménagea à Nepisiguit où il conservait tout de même une maison. C’est là que, âgé de soixante-dix ans, cet homme à peine lettré entreprit de mettre par écrit ses expériences et sa connaissance du pays.

Il fera publier deux volumes qui constituent une source précieuse de renseignements non seulement sur ses propres entreprises, mais également sur les personnages qu’il a côtoyés. Le premier volume porte le titre Description géographique et historique des costes de l’Amérique septentrionale: avec l’histoire naturelle du païs; le deuxième s’intitule Histoire naturelle des peuples, des animaux, des arbres & plantes de l’Amérique septentrionale; & de ses divers climats: avec une description exacte de la pesche des moluës, tant sur le Grand Banc qu’à la coste; & de tout ce qui s’y pratique de plus particulier.

D’autres avant lui avaient fait le commerce des fourrures, mais on peut véritablement considérer Nicolas Denys comme le premier véritable homme d’affaires ayant exercé son activité en terre acadienne. Il est aussi le premier de ceux-ci qui aient vécu leurs dernières années au pays. C’est en effet à Nepisiguit qu’il mourut en 1688, âgé de quatre-vingt-neuf ans.

Aujourd’hui, un village porte son nom; et lorsque quelques férus d’histoire de la Péninsule acadienne voulurent doter leur coin de pays d’une société historique, ils lui donnèrent le nom de Société historique Nicolas-Denys. C’était là un bel hommage, et bien mérité.

Sources: — George MacBeath, Dictionnaire biographique du Canada en ligne (articles «Nicolas Denys» et «Isaac de Razilly»); www.thecanadianencyclopedia.com/articles/fr/histoire-de-la-peche; Google maps: Nouvelle-Écosse