Je suis grosse

La pire chose que tu peux me dire par rapport à mon corps c’est que je ne suis pas grosse.

Si, un jour, toi et moi, on est au creux d’une conversation, et je viens de dire que je suis grosse, c’est parce que la façon dont les gens me perçoivent était importante dans mon histoire.

J’ai utilisé le mot «grosse» parce que je t’estime trop pour t’alourdir avec les euphémismes décevants habituels: Taille plus, ronde, «femme de taille». J’ai utilisé le mot «grosse» parce que ça spécifie la partie de ma vie dont je voulais te parler.

Tes intentions étaient nobles, mais quand tu me dis que je ne suis pas grosse, tu m’opprimes. Je n’ai pas besoin qu’on police la façon dont je parle du corps dont je suis la seule propriétaire.

Encore pire, en niant la description que j’ai choisie, tu nies aussi l’ensemble des expériences, bonnes ou mauvaises, que j’ai vécues parce que c’est au niveau de la masse corporelle que je dévie personnellement du standard de beauté nord-américain.

Si je ne suis pas grosse, ça voudrait dire que je me suis imaginé un beau paquet de choses, allant de mon accès réduit à des vêtements qui sont faits dans ma taille, à un bon nombre de mes expériences de jeunesse, à l’invisibilité que je vis lorsque la société se préoccupe plutôt des corps minces qui m’entourent.

Ce n’est pas juste de me demander de remettre ma vie en question parce que tu es mal à l’aise.

Oui, c’est toi qui es mal à l’aise. Quand je me décris comme grosse et que tu t’inquiètes de mon estime de soi, de mon sens de ma propre beauté ou de mon état de santé mentale, c’est toi qui t’inventes ce narratif-là.

Ce serait peut-être important de te demander d’où ça vient vraiment, tous ces sentiments. Ils sont apparemment assez importants pour te permettre de m’imposer ta vision de mon corps, celle avec laquelle tu es confortable.

La prochaine fois, laisse-moi plutôt finir mon histoire. Si tu ne peux pas réellement me voir, au moins écoute-moi.