La saveur du championnat

Il ne reste qu’une poignée de secondes à égrainer au cadran, mais on dirait que chacune dure une éternité. Sur le banc, plus personne ne tient en place. On multiplie les gestes de félicitations et les sourires. Tous attendent frénétiquement le son de la sirène afin d’amorcer un sprint à qui enlacera le gardien de but en premier.

Cinq… quatre… trois… deux… un… zéro! C’est la fin du match. En l’espace d’un instant, les gants, les casques et les bâtons virevoltent dans tous les sens. Les célébrations peuvent enfin commencer. Pas question de se garder une petite gêne, comme dirait l’autre. On a attendu toute l’année pour ça.

Pendant plusieurs minutes, accolades, rires et larmes s’entremêlent. La joie est immense. La libération aussi. Des tonnes sont enlevées de sur nos épaules. La saison a été longue. Très longue. Et pas toujours facile. Mais là, à ce moment précis, on oublie les tempêtes, les doutes, les conflits. Tout le monde est au même diapason. Tout le monde savoure la victoire finale. Tout le monde goûte au championnat.

Après avoir félicité l’adversaire, l’attroupement s’installe près de la ligne bleue. Les dignitaires s’avancent au centre de la patinoire. Ils tiennent dans leurs mains l’objet de tant de convoitise. Le trophée. La coupe. La bannière.

Dans un geste solennel, le président remet l’emblème au capitaine qui, entouré de ses valeureux coéquipiers, le soulève au ciel. Tout le monde veut y toucher. Tout le monde veut le lever.

Quand arrive enfin notre tour, on empoigne solidement la coupe et on la projette au-dessus de nos épaules. La coupe Stanley pèse plus de 30 livres, paraît-il. D’autres sont certainement beaucoup plus légères. Qu’importe, elle ne pèse rien. On l’amène à nos lèvres et on l’embrasse. On n’en a que faire si les autres l’ont fait auparavant. On se fiche des microbes.

Après que chacun ait fait son tour de patinoire, il est temps de rentrer au vestiaire. Là, quelques bouteilles bien fraîches n’attendent qu’à être ouvertes. Ça peut être de la bière ou du champagne, c’est selon. Ou les deux.

On verse le précieux liquide dans le bol – ou on s’asperge joyeusement – et on savoure le moment en s’abreuvant généreusement. Oui, le championnat a une saveur. Une saveur qu’on n’oublie jamais.

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Dimanche, Kim Deschênes a vécu tout ça. Elle a vécu chacune de ces étapes. La hockeyeuse de Saint-Quentin a touché au Saint-Graal du hockey féminin, la coupe Clarkson, après cette belle victoire de 3 à 1 sur le Inferno de Calgary, à Ottawa. Kim a goûté au championnat.

Dans l’excellent reportage de mon collègue Stéphane Paquette paru dans nos pages de mercredi, l’attaquante des Canadiennes de Montréal âgée de 25 ans nous a raconté avec beaucoup d’humilité et de franchise cette conquête unique de la Ligue canadienne de hockey féminin.

Ça faisait trois ans qu’elle attendait ce moment. Trois ans à concilier sa passion du hockey avec son travail d’agente immobilière. Cela n’a pas été simple, loin de là. Cela a demandé de la gestion. Un fragile équilibre. Certains soirs, elle rentrait chez elle épuisée.

Sur la patinoire, les choses n’ont guère été plus faciles cette saison. Kim a dû accepter de jouer des rôles différents chez les Canadiennes. Elle a aussi été forcée de s’absenter du jeu en raison d’une commotion cérébrale. Elle a même songé à la retraite. Mais elle a persévéré.

Dimanche, une coéquipière lui a remis la coupe Clarkson. Elle l’a prise, l’a soulevée et l’a embrassée. Elle était visiblement très émue. On le serait à moins. Kim a remporté bien des victoires au hockey féminin dans sa belle et longue carrière, mais celle-là n’a aucun équivalent, selon elle. On la croit sur parole.

Oui, le championnat a une saveur. Une saveur de libération. Une saveur que Kim n’oubliera jamais.

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Le printemps est la saison des championnats des sports d’hiver. C’est une belle période, probablement la plus intense de l’année. Elle est remplie d’énergie et fertile en combats épiques. C’est le moment de vérité, celui qu’on attend avec impatience, celui qui nous a motivés à chausser les patins les soirs où ça nous tentait moins.

Que ce soit au hockey scolaire, au hockey senior, au hockey junior, au hockey féminin ou dans tout autre calibre, chaque joueur rêve de se rendre jusqu’au bout. À ce fameux moment où il va toucher l’emblème. Le trophée, La coupe. La bannière.

Il y aura beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Un championnat, c’est différent d’une victoire en finale d’un tournoi le temps d’un week-end. C’est un marathon de plusieurs mois. Ça demande un dosage des énergies.

Quand ça va bien, c’est facile de se rendre à l’aréna. Quand les défaites s’accumulent, le sac d’équipement devient soudainement plus lourd à porter. Il y a les bonnes périodes – cinq buts en trois matchs par exemple – et les creux de vague – aucun point depuis trois semaines ou le fait de devoir passer son tour.

Il y a aussi les séries. Le jeu est plus serré et plus robuste. Il faut travailler plus fort pour chaque pouce de glace. Ça peut sembler cliché, mais c’est tellement vrai. Les jambes font plus mal qu’à l’habitude le lendemain. Il y a plus de bleus sur le corps. C’est douloureux. Mais il faut quand même aller travailler ou aller s’asseoir sur les bancs d’école. On n’a pas le même luxe que les joueurs professionnels.

Alors, quand le moment ultime survient, quand les gants, les bâtons et les casques virevoltent pendant ce sprint vers le gardien de but, il n’y a guère de plus beau moment dans le monde du sport.

Ce que Kim Deschênes a vécu dimanche, tous ceux et celles qui jouent au hockey organisé chez nous peuvent le vivre.

À tous ceux et celles qui lutteront pour votre coupe Stanley ce printemps, bonne chance. Et bon courage. Vous en aurez besoin. Pour vous motiver, il suffit de penser à ce qui vous attend au bout de la route.

Car un championnat, peu importe le niveau, a une saveur incroyable et inimitable.

Et surtout inoubliable.