«The Story of Them»

La Cibici anglaise présente depuis dimanche dernier une télésérie intitulée The Story of Us. En français, ça pourrait se traduire par «L’histoire d’Us», une charmante commune française. Mais la série n’est pas traduite et je souhaite de tout cœur qu’elle ne le soit jamais!

En lieu et place d’Us, on a vu un genre de films de cowboys sans cowboys, mais avec beaucoup d’indiens! Surtout au début. Confus, j’ai découvert que la série parlait du Canada! Et qu’elle est présentée dans le cadre du sesquicentenaire d’icelui. Pourtant, le Canada a beaucoup plus que 150 ans! C’est la Confédération canadienne qui a 150 ans, pas le Canada.

Je sais, on confond souvent les deux. Mais pas les Premières-Nations. D’ailleurs, la série, du moins le premier épisode, leur fait une place d’honneur, à juste titre, avec des circonvolutions langagières où la rectitude politique triomphe dans ses oripeaux d’apparat.

Et là, soudainement, apparaissent à l’écran des Français poilus et barbus. En même temps que les castors! Un délire de poil commence où l’on apprend, en termes très 2017, que les autochtones des années 1600 étaient à la tête d’un conglomérat mondial du poil de castor. Du castor, en veux-tu en vlà!

À un moment donné il y a tellement de poil de castor que les Anglais décident de venir ici, eux aussi, mettre la main au collet, genre, si j’ai bien compris la narratrice qui nous haranguait, mine de rien, sur le ton de la confidence. Le genre de confidence qui ne supporte pas la contradiction, qu’on se le tienne pour dit.

***

Après les castors, la narratrice en profite pour nous révéler que ces hommes avaient besoin de femmes! Et ça pressait!

Même Frontenac a dû écrire à un ministre en 1672 pour qu’on lui envoie «des filles pour marier à beaucoup de personnes qui n’en trouvent point ici et qui font mille désordres».

Une chance qu’il n’y avait aucun homosexuel en ce temps-là, car on nous aurait encore mis ça sur le dos!

Et pas un mot sur les transgenres! Étonnant pour une série qui raconte le passé avec des concepts sociologiques de 2017…

***

Finalement, le roi Louis XIV devait envoyer en Canada environ huit cents femmes dont il assurait la dot: les filles du Roy. Ou comme le dit la narratrice: «les filles du Wâh».

On nous les présente comme des péquenaudes en mal de survie. Selon la série, aussitôt arrivées à Québec elles sont invitées à une séance de speed-dating sous la supervision de l’intendant Jean Talon et de Marie Guyart, connue ici sous le nom de Marie de l’Incarnation, canonisée par le bon pape François en avril 2014. Une canonisation équipollente, en plus! Kin, toé!

Enfin, la narratrice nous informe que deux-tiers des Québécois d’origine française sont les descendants de ces filles du Wâh. C’est décidé: je change mon nom pour Wâssignol!

Et là, après les castors, les bébés, nous dit la série. Par dizaines, par centaines, par milliers! Imaginez le tas de couches! Fouaaaah!

***

Rendu ici, dans la série, on a passé par-dessus la fondation de la ville de Montréal en 1643. Même si on y retrouve un beau Lac-aux-Castors sur le Mont-Royal! Et pas un mot non plus sur les martyrs canadiens, trucidés en 1649, dont Jean de Brébeuf, mon préféré! En plus, j’habite sur sa rue! Zut!

Bref, je ne sais vers quel autre délire révisionniste nous entraînera cette télésérie anglaise censée raconter, au choix, l’histoire d’un pays fondé par des autochtones, ou l’histoire d’une confédération signée par seulement deux peuples «fondateurs» européens.

On fait tellement attention à être politiquement correct dans cette série, qu’on finit par éviter de dire des choses bien réelles, qui ont bien eu lieu, sous prétexte de ne pas aborder des sujets qui fâchent.

***

Est-ce pour cette raison que l’Acadie est royalement absente de cette série? Quid de la Déportation?

Plusieurs personnes s’en sont offusquées, et avec raison.

Bon, certains auraient souhaité qu’on y fasse le panégyrique de la survivance acadienne et de son nouveau corollaire: la résilience. Mais l’Acadie, c’est plus que de la survivance et de la résilience, même si c’est toujours agréable de se le faire rappeler les jours de tintamarres festifs.

Car ce n’est pas en Acadie que commence l’histoire du Canada. Le Canada existait bien avant Port-Royal et Grand-Pré.

Mais c’est en Acadie que commence l’histoire de ce qui allait devenir la Confédération canadienne dont on célèbrera cette année le 150e anniversaire.

Et à ce titre, l’Acadie mérite une place d’honneur au palmarès des réussites canadiennes. Pas dans un racoin du fond de la salle tandis que la visite endimanchée grimpe au podium pour se faire aller la glotte et se péter les bretelles les jours de fêtes nationales.

***

Selon le générique de la série, il n’y a pas beaucoup de francophones du Canada dans cette production. Même que Marie de l’Incarnation et quelques Français barbus ont des accents anglais!

Ça paraît aussi dans le traitement accordé aux débuts de la fondation. Ça paraît dans l’oubli de l’Acadie. Pas seulement l’oubli de sa contribution, mais l’oubli même de sa présence, de son existence.

Malgré le petit ton artsy-fartsy de la série, ou si vous préférez, son petit ton qui se la joue artistico-intello, ces images stroboscopiques et ces sons grinçants servent surtout à masquer le fait qu’on ne cherche pas tant à raconter une histoire qu’à marteler une idéologie en tentant de convaincre que cette vision lénifiante, édulcorée, tronquée, javellisée, niaiseuse pour tout dire, est la nouvelle référence en matière d’histoire nationale. On frise la propagande!

Et la propagande demeure de la propagande, qu’elle soit imbibée d’un vilain patriotisme chauvin de droite ou tissée de bons sentiments libéraux obséquieux de gauche.

***

Quelles autres horreurs nous réserve cette télésérie qui prétend célébrer un pays en étalant son ignorance de l’Histoire?

En attendant la suite, je remercie Madame Bernadette Landry de Grand-Barachois de m’avoir gracieusement «prêté» le titre de cette chronique! Il dit tout.

Han, Madame?