Se raconter des histoires

Dimanche dernier, Justin Trudeau était en France pour commémorer le centenaire de la bataille de Vimy. Rien de plus excitant qu’un selfie sur un champ de bataille! Et il en a profité pour révéler au monde entier que le Canada était né à Vimy, il y a 100 ans!

J’aurai sans doute mal interprété le désormais notoire mélodrame de la Cibici anglaise, intitulé Canada: The Story of Us, au cours duquel il me semble avoir entendu que le Canada avait 400 ans (nonobstant les quelques milliers d’années de présence originelle des Amérindiens), et que ledit pays avait pris pied à Québec (l’Acadie n’ayant été qu’une halte portuaire pour pause-pipi), bien qu’on ne célébrât cette année que les cent cinquante dernières années de cette odyssée fantasmagorique, les années de la Confédération, signée en 1867 entre deux peuples fondateurs européens au mépris des premiers fondateurs, via quatre parlements provinciaux qui voulaient justement entreprendre un sevrage des mamelles britanniques. Fiou! Méchante macédoine historique!

Mais oublions tout ça: le Canada est né à Vimy, en avril 1917.

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Faudra penser à revoir la propagande fédérale déjà mise en place pour le bizarre 150e anniversaire qu’on est censé fêter, notamment sous l’œil bénévolent (et non pas bénévole!) de la Cibici anglaise et de sa sœur moins fortunée, la Cibici française, qui, en cette année de jubilation patriotique, de société d’État sont en train de devenir télévision d’État, ce qui est une tout autre chose, et pas nécessairement un plus pour la démocratie canadienne et nos libertés.

Pour les amateurs de nuances, je précise que la différence entre les deux, c’est qu’une société d’État radio-télévisuelle est présumée autonome, qu’elle doit refléter l’ensemble des courants qui circulent dans la société et offrir une information neutre et objective, alors qu’une télévision d’État est au service d’un gouvernement, et que sa mission est de dispenser au bon peuple toute information censée mettre en valeur un gouvernement, en l’occurrence, aujourd’hui, le bon gouvernement libéral fédéral.

Le mot «libéral» prend ici beaucoup d’importance quand on se souvient que le gouvernement conservateur précédent avait rogné dans le financement du diffuseur public et que lorsque Trudeau a annoncé une bonification substantielle des fonds alloués à la société d’État pendant la dernière campagne électorale, son image télévisuelle s’est miraculeusement mise à scintiller très fort, donnant dès lors l’impression que l’information de la société d’État commençait déjà à prendre les couleurs rubicondes du futur nouveau gouvernement.

Ce n’est qu’une impression. Je peux me tromper. Mais je sais avec certitude que la propagande, à la manière d’un caméléon, peut s’iriser des couleurs de l’air du temps. L’essentiel, c’est de ne pas perdre le contrôle de l’opinion publique.

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J’ai écouté le discours qu’a fait le premier ministre canadien à Vimy. Bien que ce discours soit judicieusement aromatisé de phrases en français, le premier ministre a commencé son discours en anglais et l’a aussi terminé dans la langue de Victoria.

Ça m’a paru plutôt saugrenu puisque, mine de rien, la si tant célèbre bataille de Vimy se passe en France. C’est vrai que – et c’est Trudeau qui le précise dans son laïus, en parlant des soldats canadiens – «ces hommes à la fois ordinaires et extraordinaires» étaient des ressortissants du Dominion britannique. Bref: le Canada était allé en France pour sauver l’Angleterre!

Et ce point est renforcé par une autre métaphore pondue par le premier ministre qui nous informe que nos vaillants soldats se sont battus «comme des lions». On ne s’étonne pas de l’irruption de cette image léonine après une allusion au Dominion britannique quand on sait que le lion occupe une place de choix sur les armoiries royales britanniques depuis des siècles!

Du coup, Trudeau, qui tient beaucoup à nous raconter une histoire canadienne passée au mixeur de la rectitude politique, évoque les «francophones et anglophones, nouveaux Canadiens et peuples autochtones» partis main dans la main faire la guerre. Bizarre, il a oublié de mentionner, comme c’est maintenant la mode, les minorités ethniques, culturelles et religieuses, ainsi que les LGBTetc., de même que les réfugiés, les migrants et les sans-abri. Ça sonne pourtant très 2017.

En revanche, il n’a pas oublié de citer la fameuse objurgation de mise dans toute commémoration du genre: Never Again!, «jamais plus la guerre!», poignant cri du cœur lancé après la Première Guerre mondiale, ressorti des boules à mythes et relancé urbi et orbi par le pape Paul VI, lors d’une mémorable prestation à l’Assemblée générale des Nations Unies, en 1965.

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Je crois que le premier ministre Trudeau est sincère quand il tient de tels propos. Dommage, cependant, qu’il succombe à une grandiloquence affectée, qu’il fasse dans la rhétorique sirupeuse et qu’il maîtrise plutôt mal la déclamation. On dirait qu’il pense en anglais quand il parle en français!

Décidément, il a un chakra coincé, mais lequel?

Cela dit, ce n’est pas la dernière commémoration militaire à laquelle sera convié le premier ministre. Normalement, on devrait «commémorer» jusqu’au 11 novembre 2018, jour du centenaire de l’Armistice, les centenaires des batailles de la Première Guerre mondiale. Et à partir de 2019 jusqu’en 2025, s’ouvrira le cycle des quatre-vingtièmes anniversaires multiples des batailles de la Deuxième Guerre mondiale!

Décidément, l’industrie des horribles couronnes de coquelicots en plastique a un bel avenir!

Surtout qu’au moment où on fait mine de se souvenir de ce passé douloureux, on laisse s’envenimer la déliquescence des grandes institutions internationales, le nivellement culturel causé par la mondialisation, le bouillonnement des nationalismes obtus, la résurgence de revendications identitaires polymorphes, dans un climat de haute tension terroriste, qui pourraient nous entraîner dans une autre guerre mondiale.

C’est dans ce contexte que Justin Trudeau veut que le Canada retrouve une place de choix dans le concert des nations. Très bien. Mais au moment où son pays se prépare à fêter son histoire, on découvre avec étonnement que ce pays ne parvient plus à raconter clairement cette histoire et qu’il opte plutôt pour se raconter des histoires.

Han, Madame?