Liberté, Égalité, Fraternité?

Il y a un an, on croyait encore que l’élection présidentielle française de 2017 remettrait sur le ring deux pugilistes déjà connus: l’ancien président Nicolas Sarkozy et l’actuel président François Hollande. Mais les dieux de l’isoloir en ont décidé autrement.

Sarkozy (Les Républicains – LR) a perdu la bataille de la primaire de la droite en novembre dernier, cédant le terrain à un François Fillon que personne n’avait vu venir.

De son côté, le socialiste Hollande s’est récusé en décembre, estimant que ses chances de remporter la primaire et la présidentielle s’amenuisaient comme peau de chagrin. Et lors de cette primaire, le nouveau meneur, pressenti pour l’emporter, Manuel Valls, au penchant libéral, dû baisser pavillon devant un timide Benoît Hamon prêchant un socialisme plus orthodoxe, moins glamour.

La disparition politique des Sarkozy, Hollande, Juppé et Valls ouvraient la voie à toutes les féeries politiques possibles.

De plus, la gauche socialiste s’étant infligé son propre KO en choisissant Hamon, la droite républicaine se mit à prophétiser un pas-de-deux entre Fillon (LR) et Marine Le Pen (Front National).

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Les dieux de l’isoloir, toujours heureux de jouer les trouble-fête, firent cette fois tomber une pluie de tuiles sur François Fillon qui, à force de louvoyer entre les unes déchaînées du Canard enchaîné et les bruits de couloir, finit par être mis en examen sous divers chefs d’accusation, ce qui le fit reculer dans les sondages.

Malgré une légère avance dans les sondages, sa partenaire de danse annoncée, Marine Le Pen, également mise en cause pour des trucs pas tellement plus catholiques, se mit à esquisser quelques arabesques en attendant la fin de l’orage.

De son côté, la gauche n’en était pas encore au quadrille!

Ses deux «petits» candidats, Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière) et Philippe Poutou (Nouveau parti anticapitaliste), furent incapables de trouver le pas, empêtrés dans un boiteux tango de la lutte des classes.

Pendant ce temps, ses deux «grands» candidats, Jean-Luc Mélenchon (France insoumise – FI) et le socialiste Hamon, jouaient à la marelle dans les sondages, sautant d’un carré à l’autre en direction du ciel élyséen, jusqu’à ce que Mélenchon prenne le mammouth par les cornes et fasse apparaître dans ce ciel, sinon sa stature présidentielle, du moins un hologramme providentiel!

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Dans l’intervalle, Fillon et Le Pen criaient à la persécution et Benoît Hamon, l’ancien frondeur du PS, était trahi par l’establishment vengeur de son propre parti. Certes, il ne fait pas le poids. Pire: il semble en être le premier convaincu! Résultat: chute dans les sondages.

Devant la tournure des événements, pour aider vraiment la gauche à se rendre au deuxième tour il eut fallu qu’il se désiste, avant le premier tour, au profit d’un Mélenchon apparemment assagi et en pleine ascension, qui propose une gauche radicale revue et corrigée, plus écologique, aux accents pacifistes. Son «ascension» sera-t-elle suffisante pour le propulser sinon au septième ciel, du moins au deuxième tour?

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Entre cette gauche écartelée et cette droite tétanisée, un candidat virevolte dans le ciel politique français, tel un chérubin bon chic bon genre faisant l’école buissonnière: Emmanuel Macron, dont l’arrogance juvénile et la déclamation cabotine énervent et excitent à la fois les milieux politiques et médiatiques.

Même s’il est le plus jeune des candidats, il n’en est pas le moins vieux. Cet ancien ministre des Finances de Hollande, se disant ni de gauche, ni de droite, «bien au contraire», rapaille néanmoins des soutiens à gauche, à droite et au centre. Leur point commun: le statu quo. On ne bouge pas! Étonnant, quand même, pour le chef d’un mouvement labellisé «En Marche!».

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Et c’est ainsi, admirables lecteurs zé lectrices admirées, que du faux départ Sarkozy-Hollande, on est passé à celui des Fillon-Le Pen. Mais la déconfiture de Fillon et de Hamon fait en sorte qu’on pourrait se retrouver avec un match historique Macron-Le Pen.

Toutefois, alors que certains misent plutôt sur un hypothétique combat Macron-Mélenchon, les plus excentriques imaginent un match, alors, là, carrément hystérique, entre Mélenchon et Le Pen. Ce serait le face-à-face des extrêmes: la gauche à l’état brut contre la droite à l’état pur!

À peine 6 points de sondage séparent les quatre principaux candidats: Mélenchon, Macron, Fillon, Le Pen. Faites vos jeux!

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Onze candidats se trouvent sur la ligne de départ au premier tour. C’est dire la macédoine des visions, la babélisation de la parole politique. C’est dire aussi la confusion générale qui s’est installée en France au cours des deux derniers quinquennats.

La France invoque sans arrêt la nécessité de réformes qu’elle rejette haut la main dès qu’un gouvernement parvient à en formuler une. Elle se dit en faveur de l’Union européenne, mais râle à tous vents contre ce que décrète Bruxelles. Elle se veut républicaine, mais se comporte en aristocrate.

Et bizarrement, même s’il s’agit de la première présidentielle depuis les attentats de Paris et de Nice, on sent que tout le monde évite le sujet, comme dans une famille éclatée après un choc terrible: on gueule sur tout et sur rien pour évacuer le traumatisme sans le nommer.

En France, on a l’impression que les Lumières ne font plus que clignoter! Mais quoi qu’on en pense, l’Hexagone demeure le pays d’une diplomatie qui a façonné de grands pans de l’histoire humaine. Il est regrettable qu’au moment précis où la planète a plus que jamais besoin de ces talents mille fois salués, la France se contente de jouer les bateleurs sur la grande scène du monde.

À l’heure où les États-Unis entreprennent une périlleuse aventure sous la houlette d’un énergumène aussi richard que ringard, il serait désastreux que la France se retrouve également au banc des guignols politiques.

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Si les trois préceptes de la devise française – Liberté, Égalité, Fraternité – ont un sens, c’est maintenant qu’il doit être exprimé avec force. Les dés sont jetés!

Et si, comme l’a dit Mallarmé: «un coup de dés jamais n’abolira le hasard», espérons que le hasard soit, dans cette élection, du bon côté de l’Histoire!

Han, Madame?