Les employés sacrifiés

Si on ne se souvient pas des concessions qu’ont faites à quelques reprises les employés d’Air Canada quand le transporteur aérien faisait face à une impasse financière, on pourrait être porté à approuver l’intention du gouvernement fédéral d’intervenir pour empêcher les agents de bord de déclencher la grève cette semaine.
En 1996, cinq ans avant la crise financière du transport aérien dans le sillage des évènements du 11 septembre 2001, les deux principaux transporteurs aériens du pays, Air Canada et Canadian Airlines Corporation, cherchaient déjà à améliorer leur situation financière en obtenant des concessions importantes des syndicats; ce qu’elles ont finalement obtenu.
En 2001, les deux transporteurs aériens se fusionnent pour faire émerger un seul transporteur aérien national, Air Canada. Deux ans plus tard, Air Canada doit se réfugier sous la Loi de protection contre les créanciers afin d’éviter la faillite. La société aérienne est restructurée. Pour éviter la faillite, l’année suivante Air Canada demande une baisse des salaires qui équivalait à 10 000 $ par employé, dont le salaire moyen variait entre 35 000 et 49 000 $. La demande de l’employeur avait fait dire au président du Syndicat canadien des travailleurs de l’auto, Buzz Hargrove, que c’était trop demander aux employés, dont les concessions l’année précédente avaient valu des économies de 165 millions $ à Air Canada. Celle-ci cherchait des économies équivalant à 200 millions $ par année, dans le cadre d’un refinancement d’une valeur de 1,2 milliard $. Un des syndicats qui avait accepté en avril 2003 des concessions valant 18,3 millions $ avait refusé la demande de la société d’accepter un autre 45 millions $ de compressions en salaires et bénéfices.
Bien que la situation au printemps 2004, où les négociations entre Air Canada et ses syndicats duraient depuis plus d’un an, était beaucoup plus grave, le gouvernement fédéral du temps avait refusé d’intervenir dans les négociations entre l’employeur et les syndicats qui représentaient ses employés.
Selon un article du 8 juillet 2004 de La Presse canadienne, l’ensemble des employés d’Air Canada avait accepté des concessions valant 1 milliard $ pour permettre au transporteur aérien de compléter une restructuration dans laquelle la Deutsche Bank avait investi 850 millions et une firme de courtage de New York, 250 millions. Ces concessions avaient été obtenues après deux rondes de négociations étendues sur quinze mois. À lui seul, le syndicat des agents de bord avait consenti des compressions d’une valeur de 145 millions $. Tout le processus de restructuration, quant à lui, avait pris dix-huit mois à compléter.
Il faut aussi se rappeler qu’en avril 2004, le Bureau du surintendant des institutions financières avait autorisé, à la demande de la Deutsche Bank, qu’on permette à Air Canada de rembourser sur dix ans le milliard de dollars qu’elle devait à la caisse de retraite des employés, plutôt que sur cinq ans selon la réglementation en vigueur. Cinq ans plus tard, Air Canada est revenue à la charge en demandant de suspendre ses paiements à la caisse de retraite des employés. En 2008 seulement, la dette d’Air Canada envers la caisse de retraite de ses employés avait triplé, passant de 1,2 milliard à 3,2 milliards $. Le syndicat avait refusé cette demande, notamment parce qu’en cinq ans Air Canada avait versé à ses actionnaires pas moins de 2 milliards $ en dividendes. Elle avait aussi versé 60 millions $ en indemnité de départ à son ancien dirigeant, Robert Mitton. Le président du syndicat des pilotes du moment avait souligné que les concessions d’un milliard et la dette à la caisse de retraite des employés d’un autre milliard, l’argent des employés donc, avaient finalement été refilées aux actionnaires d’Air Canada.
S’il est vrai, comme l’affirme le gouvernement Harper, que le contexte économique est difficile pour le secteur du transport aérien, étant donné les efforts concrets que les employés d’Air Canada ont réalisés pour permettre au transporteur de se sortir d’impasse, il nous apparaît tout à fait inacceptable que le gouvernement fédéral écrase leur droit à la négociation, y compris le droit à la grève quand les négociations arrivent à une impasse.