Le serpent dans la pièce

Le procès de Jean-Claude Savoie s’est terminé avec la déclaration de sa non culpabilité. Si on se fie aux réactions de nos lecteurs dans les médias sociaux, le jugement a été somme toute bien accueilli. Pour la plupart, cela permettra de tourner la page sur un drame émotivement très chargé.

Dans la nuit du 4 au 5 août 2013, un python de Séba s’est échappé de son vivarium en réussissant à se faufiler par une minuscule conduite d’aération au plafond. Il est ensuite tombé sur le plancher, tout près de Connor Barthe, âgé de 6 ans, et de son jeune frère Noah, âgé de 4 ans, qui passaient la nuit chez leur ami et fils de l’accusé.

Les enfants avaient visité une ferme dans l’après-midi. Il semble que l’odeur des animaux dont ils étaient imprégnés ait attiré l’animal meurtrier.

Ils n’ont eu aucune chance.

Tôt le matin, à son réveil, le propriétaire de l’animal a découvert une scène digne des pires films d’horreur. Il a immédiatement appelé les secours et a averti sans attendre la mère des deux victimes. Il a capturé le python et l’a ramené dans son abri. Mais il était déjà trop tard.

Un drame horrible venait de survenir.

L’histoire a fait le tour du monde. Une longue enquête a eu lieu, pendant laquelle la GRC a d’abord indiqué à M. Savoie qu’aucune accusation ne serait portée contre lui, avant de se raviser. Entre-temps, les citoyens de Campbellton ont fait preuve de solidarité et tenté de vivre leurs émotions le mieux possible, notamment lors d’un émouvant rassemblement qui a eu lieu dans les jours suivants au centre-ville.

Un an et demi plus tard, le propriétaire a été mis en état d’arrestation, mettant la table pour un procès hautement médiatisé qui a intéressé des médias partout au pays. L’enjeu s’est surtout résumé en une grande question: Jean-Claude Savoie a-t-il commis une erreur grave ou un crime?

Pour l’accusé, la bataille semblait bien mal engagée. Dès le départ, la Couronne a annoncé qu’elle allait faire témoigner une ancienne employée bénévole de Reptile Ocean (l’entreprise de M. Savoie).

Elle a révélé que le grand serpent n’en était pas à sa première tentative d’évasion par la conduite en question, et que le couvercle du tuyau de ventilation «était toujours par terre». Il n’a finalement jamais été vissé proprement, avec les funestes conséquences que l’on sait maintenant.

La défense a répliqué en faisant témoigner un expert qui a affirmé qu’il aurait cru impossible qu’un reptile d’une telle taille (12 pieds et 53 livres) puisse se faufiler dans un aussi petit tuyau. Le procès s’est probablement joué sur ce témoignage. En effet, si une sommité nord-américaine a pu se tromper, comment pouvait-on croire que Jean-Claude Savoie aurait dû savoir que le python était capable de s’échapper?

M. Savoie échappe donc à la prison, mais il sera hanté pendant le reste de ses jours par le drame qui s’est produit sous son toit. Deux enfants sont décédés. Une maman est en deuil et a la lourde tâche d’envisager l’avenir après que son monde se soit écroulé.

Aucune procédure judiciaire ne ramènera Noah et Connor Barthe à la vie.

Un élément qui n’a malheureusement pas beaucoup été abordé pendant le procès est le rôle des gouvernements dans cette histoire.

Nous avons en effet eu la confirmation qu’après avoir pris possession du python en 2002, le Service canadien de la faune l’a offert au zoo de Moncton. Cet établissement n’étant alors pas suffisamment bien équipé pour accueillir une telle bête, le directeur a suggéré de faire appel à Jean-Claude Savoie.

Le gouvernement fédéral a ainsi pu se débarrasser de son problème. Il n’a pas offert d’argent ou d’appui logistique à M. Savoie. Du point de vue d’Ottawa, le dossier était réglé.

Pire, personne ne s’est informé si M. Savoie était détenteur d’un permis provincial lui donnant la permission d’héberger un animal exotique aussi dangereux.

Or, posséder un python de Séba est illégal au Nouveau-Brunswick, sauf dans les zoos accrédités (ce qui n’était pas le cas de Reptile Ocean). Une information que personne n’a semble-t-il pris la peine de vérifier au sein du Service canadien de la faune…

Or, le ministère provincial des Ressources naturelles ignorait jusqu’à l’existence du python à Campbellton. Résultat, il n’y a pas eu ne serait-ce qu’une simple inspection de routine ou un suivi qui aurait pu mener à une ordonnance de boucher convenablement la fameuse conduite de ventilation. Ou à la saisie du reptile…

Le python a tué les deux enfants par constriction. Mais, pour reprendre les propos utilisés pendant le procès par le procureur de la Couronne, il n’y a pas que l’accusé qui «aurait dû mieux savoir».