Fusion du Grand Moncton: pas demain la veille

Un sondage de Corporate Research Associates en a surpris plus d’un cette semaine. L’enquête démontre qu’une forte majorité de citoyens est en faveur d’une fusion de Dieppe, de Moncton et de Riverview. Une conclusion pour le moins étonnante.

La firme néo-écossaise, mieux connue sous son acronyme CRA, a eu l’idée de sonder les résidants de la plus importante agglomération urbaine du Nouveau-Brunswick. Les sondeurs ont probablement été surpris du résultat.

Ainsi donc, 60% des répondants sont en faveur de l’amalgamation, contre 27% qui s’y opposent  (14% ont plaidé l’indifférence).

La grande surprise est de constater que les citoyens de Dieppe appuient fortement la fusion, dans une proportion de 65% contre 24%. Les chiffres sont identiques à Moncton. Seuls les résidants de Riverview s’opposent à l’idée, à 53% contre 35%.

De plus, 68% des répondants de langue française disent favoriser cet hypothétique regroupement. L’ampleur de l’appui surprend, quand on sait que dans de tels scénarios, les francophones n’ont jamais le gros bout du bâton. Parlez-en aux gens de Saint-Boniface, dont l’annexion forcée à la ville de Winnipeg, au Manitoba, en 1970, n’a pas exactement contribué à l’essor de la francophonie…

Sceptique, l’Acadie Nouvelle a délégué un journaliste à la Place Champlain de Dieppe afin d’interroger des citoyens au hasard. L’exercice n’avait rien de scientifique, mais le fait demeure que sur la quinzaine de personnes interviewées, aucune n’a exprimé son opposition à l’amalgamation.

Bref, CRA, qui est une entreprise sérieuse, dont les sondages sont régulièrement cités dans plusieurs médias (dont l’Acadie Nouvelle) et qui a prédit correctement le résultat des élections provinciales des dernières années, a mis le doigt sur quelque chose.

La marge d’erreur du sondage est plutôt élevée à 4,9%, 19 fois sur 20 (elle tourne normalement autour de 3,5% dans les sondages d’intentions de vote de CRA au Nouveau-Brunswick), mais ne justifie pas à elle seule le spectaculaire appui à la fusion.

Comment alors expliquer ce phénomène?

Notons d’abord que les regroupements bloquent généralement sur deux points: la taxation et la perte d’identité.

Or, la taxe foncière des municipalités qui forment le Grand Moncton est semblable d’un endroit à l’autre. Rien à voir avec les projets de fusions habituels, où une ville centrale avec un fort taux de taxation souhaite se regrouper avec des villages ou des districts de services locaux au fardeau fiscal peu élevé.

Par ailleurs, les personnes qui résident à l’extérieur du Sud-Est sous-estiment le sentiment d’appartenance qui anime la région métropolitaine. Le citoyen moyen se sent autant chez lui à Dieppe qu’à Moncton où il fait ses emplettes, se rend à l’hôpital, mange dans les restaurants, étudie à l’Université de Moncton, etc. Il se déplace d’une communauté à l’autre sans même réaliser qu’il traverse les limites municipales.

Cela signifie-t-il que les élus devraient prendre la balle au bond? La réponse est non.

D’abord, pour qu’un tel projet devienne réalité, il faut une volonté politique. Celle-ci n’existe pas dans la capitale. Les gouvernements craignent trop les conséquences politiques qui accompagnent les amalgamations forcées.

De plus, rien ne laisse croire à ce point-ci que les maires de Moncton, de Riverview et de Dieppe seraient prêts à s’asseoir à la même table afin d’abolir les limites de leurs municipalités.

Plus important, le projet de fusionner une cité francophone (Dieppe) avec une municipalité dite bilingue (Moncton) et une ville anglophone (Riverview) se heurterait à des écueils juridiques et peut-être même constitutionnels.

Pensez aux débats qui ont mené à la décision de déclarer francophone le Réseau de santé Vitalité ou aux batailles menées chaque fois qu’une localité acadienne est déplacée dans une circonscription où l’anglais prédomine. Celui qui se donnera la mission de rayer des cartes routières la ville francophone la plus populeuse du N.-B. devra se lever de bonne heure.

Plus concrètement, ce sondage démontre que les résidants du Grand Moncton vivent en harmonie. Ils partagent déjà de nombreux services (GRC Codiac, eau potable, transport en commun, etc.) et leur économie est intégrée. S’il y a une chose à retenir, c’est que les citoyens de la région ont compris que travailler ensemble, en mettant de côté les querelles de clocher, contribue à la prospérité du coin.

Les élus municipaux peuvent voir dans ces chiffres une invitation à poursuivre dans la même voie, en partageant encore plus de programmes et de services qui profiteront à toute la population, et surtout en continuant de promouvoir une vision régionale.

Quant aux rêves de fusion, laissons-les aux sondeurs.