L’héritage de McKenna

Frank McKenna était reconnu pour être plutôt froid sur la question des droits linguistiques pendant ses années à titre de premier ministre du Nouveau-Brunswick. Ils sont donc plusieurs à avoir été surpris d’apprendre qu’il a reçu le prix Dialogue de la lieutenante-gouverneure pour l’harmonie culturelle et linguistique.

L’arrivée au pouvoir des libéraux en 1987 a marqué un changement de cap sur la façon dont le gouvernement provincial gère les enjeux linguistiques.

Le bilinguisme et les droits des francophones avaient été prioritaires pendant pas moins de 27 ans, grâce au leadership des premiers ministres Louis J. Robichaud et Richard Hatfield.

Cette période d’effervescence, mais aussi de turbulences, a pris fin avec l’élection des libéraux de M. McKenna. Celui-ci avait une vision moins sociale du rôle du gouvernement. La priorité a été de rétablir l’équilibre budgétaire, au prix de lourdes compressions (avec notamment la mise à pied de milliers de fonctionnaires).

Quand on pense aux années McKenna, on se souvient surtout de ses efforts incessants pour créer des emplois et raviver la fierté d’être Néo-Brunswickois.

Si le jeune premier ministre n’hésitait pas à faire la promotion du bilinguisme, c’était avant tout pour convaincre des entreprises d’établir des centres d’appels dans notre province. Le message répété ad nauseam de la main-d’oeuvre «bilingue et bon marché» est devenu une sorte de mantra.

Par contre, il n’était pas question pour lui de plonger les deux mains dans la marmite des droits linguistiques comme l’avaient fait ses deux prédécesseurs.

Il a d’ailleurs mis fin à la pratique de dévoiler le portrait linguistique annuel du gouvernement, lequel nous permettait d’analyser si les maigres efforts de francisation de la fonction publique portaient leurs fruits. Le rapport mettait le gouvernement dans l’embarras chaque année, en plus d’être une source de frustration légitime pour tous ceux qui rêvaient de progrès plus rapides.

Le chef libéral de l’époque ne cachait pas qu’à son avis, les droits linguistiques sont un sujet qui divise les Néo-Bruns­wickois et qu’il vaut mieux le tenir à distance des politiciens… et des pages frontispices des journaux.

L’actualité de l’époque ne lui donne pas complètement tort. Après tout, le deuxième mandat de M. McKenna (1991-1995) a été marqué par l’émergence du parti Confederation of Regions.

Dans sa biographie, l’auteur Philip Lee rappelle qu’à l’époque, plus de 50% de la communauté anglophone était d’avis que les Acadiens n’apportaient rien de bon au Nouveau-Brunswick. Plus de 70% des anglophones étaient d’accord pour réduire les services gouvernementaux en français.

M. McKenna considérait la question linguistique comme une patate chaude. Il a d’ailleurs toujours ignoré les appels à refondre la Loi sur les langues officielles du N.-B. Dans ces circonstances, pourquoi diable lui a-t-on remis un prix pour la promotion des droits linguistiques?

Tout simplement parce qu’à chaque fois que l’actualité l’a rattrapé malgré lui sur cet épineux sujet, il a su agir de la bonne manière.

Cela est probablement dû au fait que M. McKenna n’a jamais eu peur de s’entourer de francophones forts. Les Fernand Landry, Aldéa Landry, Denis Losier, Edmond Blanchard, Raymond Frenette, Bernard Richard, Bernard Thériault, Camille Thériault, Marcelle Mersereau et compagnie n’hésitaient pas à mettre le poing sur la table quand la situation l’exigeait.

C’est toutefois avec l’enchâssement dans la constitution de la loi 88, qui reconnaît l’égalité des deux communautés linguistiques, que Frank McKenna a posé sa brique dans l’édifice de nos droits collectifs.

Il faut rappeler qu’alors qu’il était chef de l’opposition, M. McKenna avait condamné l’Accord du Lac-Meech, défendu par le premier ministre Hatfield. Il avait dû trouver une façon de renégocier l’entente sans la faire couler (ce qui est finalement arrivé de toute façon). Il avait choisi de le faire en exigeant plus de garanties pour les francophones de sa province.

En 1992, l’Accord de Charlottetown a été rejeté par référendum au Canada, mais a reçu l’appui de 61,8% des Néo-Bruns­wickois. Frank McKenna a saisi l’occasion pour enchâsser la loi 88 (qui faisait partie de l’entente de Charlottetown) dans la Charte canadienne des droits et des libertés, assénant en même temps un coup fatal au CoR, qui formait l’opposition officielle.

L’article 16.1 de la charte est la base de la plupart des victoires et contestations à caractère linguistique dans les décennies qui ont suivi au Nouveau-Brunswick. Il a encore été cité récemment dans le dossier du transport scolaire homogène.

En prenant la balle au bond comme il l’a fait après l’échec de Charlottetown, Frank McKenna a légué au peuple acadien un héritage inestimable.