Fréchet, Braemar et les autres

Rien n’est simple à Moncton quand vient le moment d’ajouter une touche de français dans le paysage linguistique de la municipalité. Heureusement, à force de se faire critiquer dans les deux langues, les conseillers municipaux commencent à apprendre de leurs erreurs.

Nous avons appris cette semaine que le parc René-Arthur Fréchet ne devrait finalement pas changer de nom, malgré les protestations de résidants du quartier. Une majorité de conseillers municipaux ont déjà voté en ce sens et devraient confirmer leur décision lundi, à moins d’un nouveau revirement de situation.

Ce parc est devenu une patate chaude pour la Ville de Moncton après que les citoyens du quartier se sont aperçus qu’il avait été rebaptisé en l’honneur d’un défunt architecte qui a laissé sa marque à Moncton.

L‘histoire remonte à environ trois ans. La Ville comptait alors deux parcs Sunny Brae. Pour des raisons de sécurité liées entre autres au service 911, il a été décidé que l’un d’eux devait être renommé.

La nouvelle est passée complètement inaperçu, y compris dans le quartier. Tout a changé quand les citoyens du secteur ont reçu l’été dernier un dépliant annonçant des travaux dans le parc.

La réaction a été brutale. Les conseillers municipaux ont reçu une centaine de plaintes. Rapidement, il a été décidé de consulter la population. Le nom «parc Braemar» a été retenu à l’issue d’un sondage.

Des citoyens ont expliqué qu’ils souhaitaient un nouveau nom parce que celui qui a été choisi n’est pas représentatif de l’histoire du quartier, qu’ils n’avaient pas été consultés et parce qu’ils ignorent de toute façon qui est René-Arthur Fréchet.

Toutes les excuses sont bonnes. Comme le dit si bien l’expression: quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage.

Le message était tout de même clair. Un parc de Moncton allait perdre son nom français à la suite de plaintes. Tournez ça de la manière que vous voulez, personne ne paraissait bien dans ce dossier, et surtout pas la Ville de Moncton qui semblait bien empressée de faire disparaître cette appellation.

Plusieurs ont dénoncé cette situation, y compris l’Acadie Nouvelle en éditorial, en raison du message lourd de sens que Moncton envoyait à sa minorité francophone.

Il faut dire que quand la situation inverse s’est produite, les conseillers municipaux ont été pas mal plus frileux à accommoder les Acadiens.

Le sentier qui longe la rivière Petitcodiac était connu sous deux appelations distinctes, en anglais et en français: le sentier Riverain et le Riverfront Trail. Là aussi à la suite d’une recommandation des services d’urgence, Moncton a été invitée à choisir un nom unique. Sans hésiter, la Ville a préféré la version anglaise.

Mais le meilleur exemple comparatif avec la saga du parc Fréchet est celui de la cour Robinson. Des citoyens ont proposé qu’elle soit rebaptisée cour Gérald-LeBlanc, à la mémoire de l’un des plus grands auteurs que l’Acadie ait connu. La demande a été rejetée.

Or, malgré ce précédent, la municipalité s’apprêtait quand même à rebaptiser le parc Fréchet avec un nom plus «représentatif» du quartier… et surtout plus anglais.

Heureusement, le bon sens a fini par reprendre le dessus. L’idée semble désormais écartée.

Seul point positif à ressortir de cette controverse, nous sommes désormais plus nombreux à savoir qui est René-Arthur Fréchet. Il était inconnu de la plupart des citoyens, autant anglophones que francophones, et pas seulement dans le quartier Sunny Brae. On doit à M. Fréchet, un architecte, l’édifice Taillon de l’Université de Moncton lequel, il faut bien l’avouer, n’est pas exactement un chef-d’oeuvre d’architecture… Il a par contre aussi conçu l’édifice de la Banque provinciale, le Théâtre Capitol et le Manoir de Moncton, pour ne nommer que ceux là.

Quand à la Ville de Moncton, cette histoire montre une nouvelle fois ses difficultés à établir un équilibre identitaire qui pourrait satisfaire tout le monde.

Moncton est une ville anglaise, devenue officiellement bilingue, et qui ne sait pas trop quelle place à accorder à sa minorité francophone pourtant en partie responsable de sa prospérité. Chaque bataille pour nommer une rue, un parc ou pour bilinguiser l’affichage commercial en est un cruel rappel.

Nous avons bon espoir qu’à coups d’essais et d’erreurs, les élus municipaux finiront par trouver une voie.

Du point de vue linguistique, Moncton ne sera jamais Dieppe ou Québec. Même si des progrès immenses ont eu lieu depuis l’époque du maire bigot Leonard Jones, dans une ville baptisée en l’honneur d’un général connu pour son rôle dans la Déportation des Acadiens, il en reste d’autres à accomplir.

Cela doit se faire parfois à petits pas, mais toujours en se tenant debout. En décidant par exemple qu’un parc portant le nom d’un architecte francophone décédé il y a plus d’un demi-siècle ne sera pas rebaptisé malgré les critiques.