Le réveil s’annonce difficile

Nous sommes encore loin du jour où le premier ministre Justin Trudeau annoncera sa décision à propos de l’oléoduc Énergie Est, qui doit transporter le pétrole de l’Alberta jusqu’au Nouveau-Brunswick. Les plus récents développements laissent toutefois présager de mauvaises nouvelles pour les défenseurs du projet.

Le gouvernement Trudeau a tendu la main à l’Alberta en donnant le feu vert à deux projets d’oléoduc, soit celui de Kinder Morgan (vers la Colombie-Britannique) et celui de la ligne 3 (vers le Wisconsin). Il a toutefois rejeté le projet de Northern Gateway, qui devait traverser une forêt pluviale.

On notera qu’Ottawa a approuvé les deux projets les moins controversés. Trans Moun­tain (de Kinder Morgan) et la ligne 3 (d’Enbridge) existent déjà. On parle surtout ici de reconstruire au même endroit et d’augmenter leur capacité. De plus, ils sont enfouis sous terre, et donc, moins dommageables.

Cela ne signifie pas que ces deux projets passeront comme dans du beurre. La nouvelle a été accueillie avec mécontentement dans plusieurs communautés touchées. Des manifestations ont eu lieu. Des opposants pourraient se tourner vers les tribunaux. On craint notamment l’impact de la hausse du nombre de pétroliers dans les eaux britannico-colombiennes.

En quoi ces événements qui se passent à l’autre bout du pays auront-ils un impact sur notre petite province?

L’approbation de ces deux oléoducs agrandis permettra à l’industrie pétrolière de l’Alberta d’exporter à terme plus de 1 million de barils de pétrole supplémentaires par jour, soit environ la capacité prévue d’Énergie Est. Cela rend soudainement moins urgent le besoin d’envoyer l’or noir à travers le pays, en direction de la raffinerie de Saint-Jean.

Cela ne signifie pas que TransCanada abandonnera de sitôt ce mégaprojet. Les pétrolières n’engrangent jamais suffisamment de profits. Elles cherchent toujours de nouveaux débouchés et de nouvelles manières d’aller chercher encore plus d’argent dans nos poches. S’il n’en tenait qu’à elles, il y aurait des oléoducs partout et dans toutes les directions.

Cela dit, Énergie Est n’est pas aussi avancé que le souhaiterait l’industrie. Les audiences publiques de l’Office national de l’énergie avaient été brutalement arrêtées en septembre. L’organisme avait perdu toute crédibilité après que des commissaires s’étaient placés en conflit d’intérêts en rencontrant secrètement Jean Charest alors qu’il était consultant pour TransCanada.

Le processus n’a toujours pas repris.

Dans le scénario le plus optimiste, l’office reprendrait sa tournée sur de nouvelles bases d’ici quelques semaines et remettrait son rapport comme prévu au printemps 2018. Le premier ministre Trudeau serait alors appelé à trancher sur cet enjeu hautement controversé quelques mois plus tard… tout juste avant les élections.

C’est sans oublier qu’un élément important vient de survenir au sud de la province. Le milliardaire Donald Trump a été élu président des États-Unis. Il méprise les mesures environnementales imposées par son prédécesseur et a déjà laissé entendre qu’il pourrait approuver la construction de l’oléoduc Keystone XL (de l’Alberta au Texas), qui avait été bloquée par Barack Obama.

Nous sommes pour le moment dans le domaine des suppositions. Personne ne sait ce que l’imprévisible Trump décidera. Il risque toutefois de se brancher sur le sujet bien avant que la construction d’Énergie Est ne débute.

Le pétrole de l’Alberta serait alors plus désenclavé que jamais. Justin Trudeau verrait-il l’intérêt de se mettre à dos le maire de Montréal et une bonne partie de la classe politique du Québec pour donner un coup de pouce à des pétrolières qui n’en auraient plus vraiment besoin? Poser la question, c’est y répondre.

Ce n’est pas tout.

M. Trudeau est déterminé à laisser sa marque en tant que premier ministre qui aura amélioré le bilan environnemental du Canada. C’est une chose de permettre au pétrole de s’écouler vers la Colombie-Britan­nique et les États-Unis. C’en est une autre d’encourager une hausse de la production en construisant un tout nouvel oléoduc.

Tout cela augure mal pour le gouvernement du Nouveau-Brunswick, qui mise beaucoup sur la construction de l’oléoduc Énergie Est pour revamper son économie. S’il est trop tôt pour enterrer le projet, il est clair que le cercueil a déjà été commandé.

Dans ces circonstances, il n’est pas surprenant de voir le premier ministre Brian Gallant déclarer sur toutes les tribunes qu’il croit en Énergie Est, malgré les plus récentes nouvelles, et que Frank McKenna – un ardent défenseur du projet – a lancé un appel à la patience. Il y aura d’autres sorties comme celles-là dans les prochains mois.

Brian Gallant aurait sans doute avantage à parler avec son ami Dominic LeBlanc afin de mieux connaître les intentions du gouvernement canadien. M. Gallant a passé beaucoup de temps à défendre le projet Énergie Est, au point où il s’agit du seul projet d’infrastructure majeur à l’horizon pour le Nouveau-Brunswick.

Le réveil s’annonce difficile à Fredericton et à Saint-Jean.