Gênant et honteux

Il n’y a pas d’autres moyens de le décrire. Le choix du conseil municipal de Moncton de revenir sur sa décision et de changer le nom du parc René-Arthur Fréchet pour plutôt l’appeler Braemar Park est gênant et honteux.

Les lecteurs de l’Acadie Nouvelle con­nais­sent bien l’histoire. La ville de Moncton comptait deux parcs Sunny Brae. En 2012, la décision a été prise d’en rebaptiser un du nom de René-Arthur Fréchet. Des citoyens s’y sont opposés il y a quelques mois et la Ville a rapidement plié. Bonsoir René-Arthur, hello Braemar!

Commençons par rappeler une évidence. Les citoyens du quartier Sunny Brae ont peu à se reprocher.

Rien ne les empêchait d’exprimer leurs préférences. Ce n’est pas à eux que revient la mission de trouver un équilibre raisonnable dans le paysage linguistique de la région.

Ce rôle délicat revient plutôt au conseillers municipaux de Moncton. À l’exception de Paulette Thériault et de Pierre Boudreau, ils ont piteusement failli à la tâche. Encore une fois, ils ont préféré satisfaire la majorité de langue anglaise.

Mais revenons au parc en question. Son nom avait à la base peu d’importance. Quand la Ville de Moncton l’a baptisé parc René-Arthur Fréchet, cela n’a pas été vu comme une grande victoire pour la communauté francophone. Il n’y a pas eu de célébrations, ni de discours nationalistes.

Le citoyen moyen se fiche royalement du nom des parcs de sa municipalité.

Le problème ici est que le parc porte le nom d’un francophone depuis maintenant quatre ans. Et qu’il n’a fallu que les protestations de quelques dizaines de personnes pour que Moncton bouge et efface ce nom devenu soudainement trop gênant parce que trop francophone.

Bien sûr, on vous dira que cela n’a rien à voir. «Ce n’est pas une question de Français contre Anglais», a déclaré au conseil un citoyen de Sunny Brae. Et jusqu’à un certain point, il a raison. Ces gens ne se réveillent sans doute pas la nuit pour détester those damn French.

Néanmoins, ne soyons pas naïfs. Si l’endroit avait été baptisé «parc Jones», personne n’aurait trouvé à redire. Pour les résidants du quartier, le nom René-Arthur Fréchet ne signifie rien à leurs yeux, ne leur ressemble pas et est difficile à prononcer. Un peu comme s’il s’agissait d’un mot chinois ou provenant d’un dialecte zoulou.

Ils ont donc affirmé que René-Arthur Fréchet ne représente pas l’histoire de leur petite communauté, ce qui est faux.

En effet, M. Fréchet, un architecte, a conçu les plans de l’Édifice Taillon, situé aux limites du quartier en question. L’historien Maurice Basque nous rappelle qu’à l’époque (bien avant la fondation de l’Université de Monc­ton), l’édifice était connu comme étant le monastère du Bon Pasteur et faisait partie intégrante de Sunny Brae.

Dire que M. Fréchet n’a aucun lien avec le secteur est faire preuve de mauvaise foi. Pire, c’est de la désinformation.

Huit conseillers sur 10 se sont pourtant empressés d’avaler cette couleuvre. L’un d’eux, Greg Turner, a même soutenu qu’il serait préférable d’installer une plaque devant le Manoir de Moncton, lui aussi dessiné par M. Fréchet. On suppose que la proposition du conseiller Turner n’est valable qu’à condition qu’aucun voisin de l’édifice ne s’y oppose…

La Ville de Moncton compte une cinquantaine de parcs et de sentiers, la plupart portant le nom d’une rue adjacente. On peut compter sur les doigts d’une main ceux qui ont été baptisés d’un nom à consonnance francophone.

L’épisode Fréchet contre Braemar nous rappelle que cela ne changera pas de sitôt. Pour reprendre en partie une expression rendue célèbre par l’ancien premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, quand il s’agit de prendre position sur la place des francophones dans l’espace public, la Ville de Moncton est comme la tour de Pise. Elle penche toujours du même bord.

Rebaptiser la cour Robinson, dans le centre-ville, afin qu’elle devienne la cour Gérald-LeBlanc, était inacceptable. Trans­former le parc René-Arthur Fréchet pour qu’il devienne Braemar Park, ou faire disparaître le sentier Riverain au profit de sentier Riverfront, s’est par contre fait sans aucune gêne de la part de ce conseil municipal.

René-Arthur Fréchet était un architecte de renom. L’historien Maurice Basque nous révèle toutefois qu’il était en plus un pionnier francophone de Moncton.

Il a été conseiller municipal et est même devenu maire suppléant de la municipalité, à la fin des années 1920, ce qui ferait de lui le premier francophone à avoir accepté ce poste.

Ces faits historiques pèsent toutefois bien peu aux yeux de conseillers désireux d’apaiser les citoyens d’un quartier qui tiennent au mot Braemar.

Nous ne devrions sans doute pas être surpris. Moncton a beaucoup changé depuis un demi-siècle, mais elle compte encore sa part de dinosaures.

Et quand vient le moment de cacher le vibrant visage francophone de la municipalité, ceux-ci ont malheureusement trop souvent le dernier mot.