La victoire des visionnaires

Rares au Nouveau-Brunswick sont les luttes qui sont menées sur une période de presque un demi-siècle. Et encore plus rares sont celles qui se terminent avec une conclusion aussi heureuse. L’annonce de la construction d’un nouveau pont afin d’enjamber la rivière Petitcodiac entre dans cette catégorie.

En fait, il est quelque peu réducteur de résumer cette annonce en la destruction d’un pont et la construction d’une nouvelle structure pour le remplacer. C’est beaucoup plus que cela.

Avec cet investissement de 61,6 millions $, les gouvernements fédéral et provincial réparent une erreur historique, celle d’avoir construit en 1968 un pont-chaussée qui a étranglé la rivière Petitcodiac au point de faire d’elle l’une des plus menacées au Canada, en plus d’avoir malmené son écosystème.

Des générations de politiciens se sont succédé et ont trouvé des excuses pour ne pas agir. Un nombre incalculable d’études et de travaux de recherches ont été effectués, leurs résultats se retrouvant la plupart du temps sur des tablettes poussiéreuses.

Tout ça a changé vendredi quand le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant, et le ministre fédéral Dominic LeBlanc ont confirmé qu’ils redonneront au cours d’eau sa splendeur d’antan.

Cette annonce est exceptionnelle à plus d’un niveau.

1) Les gouvernements acceptent d’investir dans une infrastructure de transport qui n’est pas essentielle. En effet, du strict point de vue de la circulation routière et des biens, le pont-chaussée qui lie Moncton à Riverview fait très bien le travail. Nous ne sommes pas devant un pont qui ne suffit plus à la demande (malgré la circulation au ralenti à l’heure de pointe) ou dont le piètre état justifie sa destruction.

2) La démolition du pont-chaussée ne fait pas l’unanimité. Des milliers de résidants du secteur de Riverview s’opposent à la démolition de cette structure qui leur a permis de profiter, pendant des décennies, d’un lac artificiel. Depuis l’ouverture des vannes en 2010, le lac a déjà perdu de sa superbe. En détruisant le pont-chaussée, les gouvernements enlèvent tout espoir de retour en arrière à l’association des résidants voisins du lac. Une organisation qui, par le passé, a pourtant toujours su aller chercher des appuis influents.

3) Il s’agit d’un investissement écologique dans le plus pur sens du terme. L’argent ne servira pas à réduire les gaz à effet de serre ou à rendre moins polluante une usine qui crache de la fumée toxique de ses cheminées. L’objectif est plutôt de restaurer une rivière, d’y ramener la vie et de lui rendre sa largeur et son débit d’eau initial.

Les considérations économiques ne sont pas à l’avant-plan, même si on peut espérer que le retour d’un mascaret capable d’atteindre des hauteurs spectaculaires (jusqu’à 2 mètres avant la construction du pont-chaussée en 1968) pourrait à la longue attirer les touristes.

Tant à Ottawa qu’à Fredericton, on a fait preuve de vision afin de finalement régler ce dossier qui sort des cadres habituels.

Néanmoins, nous nous en voudrions d’oublier les véritables visionnaires de cette histoire, c’est-à-dire les personnes qui se sont battues corps et âme pour convaincre les gouvernements de restaurer une rivière dont le sort n’intéressait plus grand monde.

On a tendance à l’oublier, mais les Sentinelles Petitcodiac ont longtemps été considérés comme des empêcheurs de tourner en rond, des chiens dans un jeu de quilles dont on voulait se débarrasser.

Leurs multiples interventions publiques n’étaient pas bien accueillies.

Quand au début des années 2000, le Sentinelle Daniel LeBlanc se présentait devant le conseil municipal de la Ville de Moncton pour le convaincre du bien-fondé du projet de restauration de la «rivière chocolat», il avait devant lui la conseillère Kathryn Barnes, présidente du comité de l’environnement de la municipalité… et propriétaire d’un terrain sur la rive du lac de la Petitcodiac.

Elle n’était pas la seule à mettre des bâtons dans les roues des écologistes.

À l’époque, plusieurs conseillers municipaux n’hésitaient pas à rabrouer ceux qui défendaient la rivière. Le maire de l’époque, Brian Murphy, réclamait de son côté des «preuves concrètes» de l’impact du pont-chaussée.

Ils étaient plusieurs à vivre dans le déni et à privilégier le statu quo.

On se rappellera aussi que les Sentinelles ont dû poursuivre le gouvernement fédéral devant les tribunaux, à compter de 2007, puisque celui-ci ne respectait pas sa propre loi sur les pêches! Celui-ci avait répliqué en approuvant la construction d’un nouveau pont, mais en refusant de le payer…

Les embûches ont été nombreuses. Des élus fédéraux, provinciaux et municipaux puissants ont longtemps bloqué toute tentative de progrès. Chaque fois, face à ces nouveaux reculs et devant le désintérêt de la population, les amis de la Petitcodiac se sont retroussé les manches et ont continué leur combat.

Sans leurs inlassables efforts, rien de tout cela n’aurait été possible.