Bien joué M. Gallant

Rarement le Nouveau-Brunswick aura-t-il autant fait parler de lui sur la scène nationale que dans les derniers jours. Nous n’avons pas fini d’analyser l’impact de cette entente sur la santé que Fredericton a signée directement avec Ottawa, sans passer par le bloc auparavant uni des provinces et territoires.

Dépendant de qui vous croyez et de quels intérêts vous défendez, Brian Gallant est un génie ou un traitre. Il a défendu avec brio les intérêts du Nouveau-Brunswick ou a, au contraire, laissé sur la table des centaines de millions de dollars.

Pas facile de se démêler dans cet imbroglio. Une chatte y perdrait ses petits.

Rappelons d’abord quelques faits. Depuis plus de 10 ans, le gouvernement fédéral augmente de 6% chaque année ses transferts aux provinces pour la santé, sans aucune condition. Avant de perdre ses élections, Stephen Harper a annoncé que la hausse minimale sera dorénavant de 3% par année (ou plus, selon la croissance du produit intérieur brut).

Après son arrivée au pouvoir, Justin Trudeau a proposé une hausse de 3,5% des transferts en santé aux provinces. L’offre a été rejetée, les négociations ont été rompues et M. Trudeau a annoncé qu’il revenait à la vision Harper d’une hausse de 3% par année.

Brian Gallant affirme aujourd’hui avoir arraché 4,1% au gouvernement Trudeau. Ce chiffre implique des prévisions sur la croissance du PIB dans les prochaines années et est donc difficile à vérifier. Cela dit, l’entente semble à première vue supérieure à tout ce que le fédéral a offert jusqu’à maintenant.

Mieux encore, l’entente signée par Brian Gallant comprend une clause spéciale. Si une autre province réussit à négocier une entente plus généreuse, celle-ci s’appliquera aussi au Nouveau-Brunswick. Nous ne pouvons pas perdre.

Ceux qui critiquent la façon d’agir de la délégation néo-brunswickoise (au Québec, notamment) croient que le bloc des provinces aurait pu faire plier Ottawa, que celui-ci aurait fini par cracher une hausse garantie de 5% ou même de 6% des transferts.

En se contentant de 4,1%, le Nouveau-Brunswick perdrait ainsi des centaines de millions de dollars, tout en nuisant aux efforts des autres gouvernements provinciaux.

Cette position fait toutefois abstraction du fait que Justin Trudeau n’a montré aucun signe qu’il était prêt à plier. Au contraire, il a joué la ligne dure et réduit son offre finale.

Le Nouveau-Brunswick, qui a désespérément besoin d’argent et qui n’a pas vraiment d’influence sur la scène nationale, a donc jugé qu’il pouvait faire mieux en négociant par lui-même plutôt qu’en fondant sa voix au sein d’un groupe de provinces, dont plusieurs sont dirigées par des chefs intransigeants.

Un point ressort. Le gouvernement Trudeau exige de pouvoir imposer des conditions sur la manière dont les provinces dépenseront une partie de l’argent fédéral. Pour le Québec, c’est une intrusion inacceptable dans un champ de compétence provinciale.

Le Nouveau-Brunswick n’a pas cette même méfiance par rapport à la volonté du fédéral et n’était certainement pas prêt à se contenter de moins d’argent pour une question de principe.

Il a donc accepté de dépenser des fonds selon les priorités d’Ottawa, dans les domaines de la santé mentale (où les ressources sont loin d’être suffisantes dans la province) et dans les services à domicile pour les aînés.

Un autre point à ne pas négliger: la relation privilégiée qu’entretient Brian Gallant avec Justin Trudeau, à travers le ministre fédéral Dominic LeBlanc, un ami proche de MM. Gallant et Trudeau.

Depuis que ces trois libéraux sont au pouvoir, des dossiers qui datent de plusieurs années, et parfois même depuis des décennies, ont commencé à se régler (rivière Petitcodiac, aéroport de Bathurst, etc).

On a donc jugé à Fredericton que ce serait plus simple de négocier directement avec les amis d’Ottawa que de le faire aux côtés de grandes gueules comme Gaétan Barrette (ministre de la Santé du Québec) ou Brad Wall (premier ministre de la Saskatchewan).

Avec raison.

N’oublions pas aussi qu’en signant cette entente, Brian Gallant fait une fleur à Justin Trudeau, qui voit ainsi son pouvoir de négociation se renforcer devant les provinces récalcitrantes. Déjà, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve ont imité notre exemple. D’autres suivront.

M. Trudeau sera appelé un jour à retourner cette faveur. Après tout, le N.-B. a besoin de l’appui du gouvernement du Canada dans des dossiers comme l’oléoduc Énergie Est ou celui du barrage de Macta­quac…

Le gouvernement Gallant a bien joué ses cartes. Il a été élu pour défendre les intérêts des Néo-Brunswickois. Pas ceux des autres provinces du Canada.

Si celles-ci pensent être capables de mieux négocier, qu’elles le fassent. De toute façon, le Nouveau-Brunswick en profitera aussi.

Bien joué M. Gallant.