Des cadeaux de Noël à l’année

Les gouvernements font depuis longtemps de la création de l’emploi une priorité. Afin d’attirer de nouvelles entreprises ou de protéger celles qui sont déjà bien implantées ici, des panoplies de programmes d’aide sont mis en place. Subventions, prêts sans intérêt, financement de la main-d’oeuvre et de la formation ainsi que gels de la taxation ne sont que quelques-uns des outils mis en place par les politiciens et les fonctionnaires. Le Nouveau-Brunswick ne fait pas exception.

Les programmes d’aide aux entreprises sont de bien drôle de bêtes. Dans bien des cas, les gouvernements se retrouvent à subventionner grassement des multinationales dont le chiffre d’affaires dépasse pourtant des milliards de dollars!

Nous avons dénoncé à quelques reprises en éditorial dans les dernières années la façon de fonctionner de Minacs, un géant de l’industrie des centres d’appels. L’entreprise devait créer 200 emplois à temps plein à Bathurst.

Les revenus annuels de Minacs dépassent annuellement les 450 millions $. Pourtant, elle a réclamé (et obtenu) la charité des contribuables avant d’ouvrir son bureau de Bathurst. Ceux-ci devaient cracher 1,2 million $ en remises sur les salaires des employés et 300 000$ pour les dépenses en immobilisation. Moins de quatre ans plus tard, le bureau de Bathurst fermait tout de même ses portes. Au moins, les subventions n’avaient pas été versées en totalité.

Notons que du point de vue des contribuables, cette histoire n’est devenue scandaleuse qu’après la fermeture du bureau de Minacs. Au moment de l’annonce, en 2011, personne ne trouvait rien à redire, du moins dans la région Chaleur, où les emplois devaient être créés.

C’est là tout le dilemme de nos gouvernements. La plupart des contribuables trou­vent inacceptable qu’autant de millions de dollars soient versés à des multinationales qui n’en ont absolument pas besoin… sauf si cela permet de créer des emplois dans leur région.

Un autre exemple démontre bien cette relation ambiguë des contribuables avec cette forme d’aide sociale versée aux entreprises. Cet été, le gouvernement provincial a acheté le Centre naval du N.-B. pour la somme de 1$. Il a toutefois dû payer les créanciers et s’est engagé à investir dans les infrastructures des lieux afin d’en assurer la pérennité. Coût de la facture: 24 millions $. Le fédéral sera partenaire dans l’aventure, à la hauteur de 12 millions $.

L’annonce a été applaudie dans la Péninsule acadienne, et pour cause. Voir les gouvernements investir à long terme dans la diversification de l’économie de la région est une excellente nouvelle.

L’annonce a toutefois été décriée ailleurs au Nouveau-Brunswick, où on accuse nos politiciens d’investir des deniers publics dans un gouffre sans fond. Ces mêmes critiques n’auraient sans doute trouvé rien à redire si l’argent avait été injecté à Saint-Jean, dans les coffres d’Irving.

Parlant de l’empire, celui-ci est devenu maître au cours des décennies dans la façon d’obtenir des concessions des gouvernements. Une enquête de CBC a démontré, un peu avant les Fêtes, que lorsqu’il s’agit d’offrir un cadeau à ce grand industriel, il faut payer la facture encore et encore.

Dans le monde réel, si vos revenus diminuent à la suite d’une perte d’emploi, de la maladie ou d’une autre malchance, vous paierez moins d’impôts. Quand votre situation financière s’améliorera, cela se reflétera évidemment dans votre déclaration des revenus.

Dans le monde des Irving, cela ne fonctionne pas tout à fait comme ça.

CBC a découvert qu’en 1980, le gouvernement a accordé une exemption de taxes à Irving en raison du choc pétrolier survenu l’année précédente à la suite d’un coup d’État en Iran. La crise s’est rapidement résorbée, mais l’exemption de taxe est toujours en vigueur, des décennies plus tard! Des millions de dollars échappent ainsi aux trésor public depuis la chute du shah d’Iran.

Notons qu’Irving n’est pas la seule entreprise à profiter de la générosité des contribuables, même si elle en est certainement la plus grande bénéficiaire.

Les journalistes de la télévision d’État ont ainsi découvert que les différentes exemptions de taxe accordées et renouvelées automatiquement chaque année auraient coûté aux contribuables au moins 380 millions $ sur 40 ans. Les propriétaires de terres forestières et agricoles font partie des personnes que le gouvernement appuie sans aucun débat public sur la question.

Quand vient le moment d’appuyer la création d’emplois, nos gouvernements ne manquent décidément pas d’imagination. C’est malheureusement tout le contraire au moment d’évaluer le succès de ces mesures incitatives.

L’exemption de 1980 a-t-elle permis à Irving Oil de survivre de peine et misère ou est-elle plutôt un cadeau de plus à une entreprise plusieurs fois milliardaire? La réponse est évidente. Mais ne comptez pas sur un politicien pour vous la donner.

Il est parfois beaucoup plus simple de continuer de sortir le chéquier. Tout se justifie au nom de la création d’emplois.