Quand notre langue se fait piétiner

Une interdiction de parler français à l’intérieur du vestiaire d’une équipe de hockey nationale soulève des vagues au Québec. Et rappelle aussi de mauvais souvenirs au Nouveau-Brunswick.

Le jeune hockeyeur Julien Gauthier ne se doutait sûrement pas qu’il déclencherait une controverse nationale quand il a accepté de participer à l’émission sportive de fin de soirée Dave Morissette en direct.

Ceux qui visionnent régulièrement l’émission savent que les entrevues qui s’y déroulent sont d’un ton léger, presque bon enfant. Aussi, quand l’animateur a demandé à son invité s’il est difficile pour un Québécois de faire sa place au sein d’Équipe Canada junior (ÉCJ), dans un environnement anglophone, il ne s’attendait certainement pas à ce qu’une petite bombe lui explose dans les mains.

Julien Gauthier a répondu que les joueurs n’avaient le droit à «aucun français» pendant toute la durée du tournoi. «Tu parles aucunement français. T’as pas le droit, vu que la langue première, c’est l’anglais, là-bas.»

Une réponse candide, qui ne visait pas à provoquer la controverse, mais qui soulève quand même le voile sur les difficultés des francophones à se faire respecter.

Une équipe de hockey, un objectif (la médaille d’or), une feuille d’érable et surtout, une langue: l’anglais.

Tous ceux qui suivent le hockey de haut niveau savent que la langue de fonctionnement est l’anglais, pour des raisons évidentes. Quand l’entraîneur du Titan d’Acadie-Bathurst, dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec, livre un discours dans son vestiaire, il le fait devant des francophones, mais aussi des Canadiens anglais, des Américains, des Russes et un Letton.

Il doit s’assurer, en utilisant une langue commune, que tout le monde comprenne rapidement et avec clarté ses directives. Le gros bon sens prévaut.

Il n’interdit toutefois pas aux jeunes de se parler entre eux dans leur langue maternelle.

Il semble pourtant que ce soit le cas au sein de l’équipe nationale junior. L’entraîneur-chef d’ÉCJ, Dominique Ducharme (un Québécois), a reconnu avoir demandé aux joueurs francophones «de faire attention», mais nie toutefois avoir imposé une interdiction totale.

Soit il ment dans l’espoir de mettre fin à la controverse, soit ses hockeyeurs francophones ont tous mal compris ses directives.

Certains diront que cette histoire n’est qu’une tempête dans un verre d’eau, le genre d’histoire qui ne profite qu’au Bloc québécois, lequel a réussi à revenir sous le feu des projecteurs en étant le premier à condamner avec force cette situation.

S’il est vrai que la bataille pour vivre en français dans ce pays ne sera jamais terminée et qu’elle ne passe surtout pas par le vestiaire d’une équipe de hockey, le fait demeure qu’il faut rester vigilant.

La décision du maire de Moncton Leonard Jones d’exiger de quatre étudiants de l’Université de Moncton qu’ils s’expriment en anglais devant son conseil municipal a beau avoir marqué notre imaginaire, il y a déjà presque un demi-siècle, elle ne fait pas encore partie d’un passé complètement révolu.

Nous en avons eu un bon exemple en 2010, lors de l’ouverture du Casino Nouveau-Brunswick, à Moncton. Des francophones s’étaient fait dire qu’ils n’avaient pas le droit de parler leur langue aux tables de poker afin de ne pas indisposer les joueurs et les croupiers unilingues anglais.

Le gouvernement provincial, alors dirigé par le libéral Shawn Graham, s’était retrouvé dans l’eau chaude puisque c’est lui qui avait ordonné la construction du casino, choisi le promoteur et dicté les règles (en plus d’empocher de juteuses redevances).

Comme c’est souvent le cas lors de controverses linguistiques, le réflexe initial avait été de défendre le statu quo. Casino NB avait soutenu que ses règles respectent ce qui se fait à l’étranger, qu’il n’y a pas suffisamment de croupiers bilingues, qu’il est impossible d’acheter des jeux de loterie vidéo dans les deux langues, etc.

Finalement, devant la colère des Acadiens, un compromis avait été trouvé. Des tables de jeu bilingues sont désormais offertes.

Le droit de perdre son argent en français au casino ou celui d’assurer à Philippe Myers (un Acadien de Dieppe qui jouait au sein d’ÉCJ) la permission de parler en français sur le banc des joueurs ne figurent pas très haut dans la liste des priorités du peuple acadien. Cela ne signifie toutefois pas qu’il faut baisser la tête devant l’injure.

Si on ne retrouve plus vraiment de municipalités acadiennes où le conseil fonctionne uniquement en anglais au bon plaisir du maire et si le gouvernement provincial est dans l’obligation d’offrir ses services dans les deux langues, c’est parce que des gens se sont tenus debout par le passé afin de faire respecter leurs droits.

Vivre en français au Nouveau-Brunswick, cela signifie aussi faire respecter notre langue. Encore plus quand elle se fait piétiner.