Planète Trump

C’est désormais une réalité. L’homme le plus puissant de la planète est un milliardaire excentrique qui n’a que faire de la vérité. Cela n’a rien de rassurant, y compris ici, au Nouveau-Brunswick.

Le 20 janvier, Donald Trump a prêté serment à titre de 45e président des États-Unis d’Amérique. Une scène qu’à peu près personne n’aurait pu prédire il y a un an, tant elle semble tirée de la science-fiction.

Pourtant, nous en sommes là.

À court terme, rien n’a changé. Trump n’a pas déclenché de troisième guerre mondiale. Il n’a pas entrepris la construction de son mur à la frontière mexicaine, ni interdit d’entrée les personnes de religion musulmane aux États-Unis. La frontière canado-américaine n’a pas été fermée au commerce.

Certains semblent trouver un réconfort en soutenant que le nouveau président est tellement impulsif qu’il finira par faire une déclaration controversée de trop ou carrément commettre un crime qui mènera à son congédiement (impeachment) à titre de président.

Si l’histoire nous a appris quoi que ce soit, c’est plutôt le contraire qui arrivera.

George W. Bush a déclenché deux guerres sous de faux prétextes et a présidé à l’une des pires débâcles économiques et financières de l’histoire de ce pays. Il a pourtant été réélu! Il est encore tôt pour prédire ce qui va se produire aux prochaines élections, mais dites-vous qu’un président Trump en poste pendant huit ans ne relève pas de la fabulation.

Que cela signifie-t-il pour le Canada et le Nouveau-Brunswick?

L’impact se fait déjà sentir politiquement, avec la naissance de clones de Donald Trump. Des conservateurs comme Kelly Leitch, qui intègrent la xénophobie à son discours politique, et Kevin O’Leary, un milliardaire qui n’hésite pas à déformer la vérité dans ses discours, ont gagné en visibilité ces derniers temps.

Par ailleurs, nos entrepreneurs ont probablement raison d’être préoccupés. Donald Trump est un farouche protectionniste. Il menace, à coups de tweets sur les médias sociaux, d’imposer des tarifs douaniers aux entreprises qui produisent à l’extérieur des États-Unis de la marchandise destinée aux Américains. Pour le moment, les constructeurs automobiles sont particulièrement dans sa mire.

Nous ne construisons pas d’autos au Nouveau-Brunswick, mais nous produisons du bois d’oeuvre. L’industrie américaine accuse nos entreprises de lui faire de la concurrence déloyale. La possibilité d’un conflit commercial était déjà réelle bien avant l’élection de Trump. Avec The Donald aux commandes, tout espoir d’un réglement vient de s’envoler. Des tarifs compensatoires risquent d’être imposés dès avril. Une bataille s’en suivra devant les tribunaux. Il faudra des années avant qu’un jugement soit rendu ou qu’un compromis soit négocié.

De nombreux travailleurs de cette industrie perdront leur emploi. Le Nouveau-Brunswick n’y échappera pas.

L’autre gros morceau, c’est la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), qui lie le Canada, les États-Unis et le Mexique. Trump menace de se retirer de l’accord à moins qu’il ne soit amélioré au bénéfice de son pays.

Les partisans de Donald Trump en ont surtout contre le libre-échange avec le Mexique. On les a très peu entendu parler du Canada. Il pourrait donc être possible de sauver les meubles, par exemple en larguant le Mexique afin de revenir au libre-échange à deux pays plus semblables économiquement.

La renégociation de l’ALÉNA est une priorité de la nouvelle administration américaine. Elle voudra marquer un grand coup pour montrer au reste du monde de quel bois elle se chauffe. Le risque existe bel et bien de voir un accord qui profite aux entreprises des trois pays être émasculé au nom du protectionnisme et du populisme.

Les conséquences pourraient être catastrophiques pour l’économie de notre province. Le libre-échange ne couvre pas le bois d’oeuvre, ce qui explique les multiples guerres commerciales portant sur cet enjeu au cours des dernières décennies. Imaginez le même scénario se reproduire année après année pour nos fruits de mer ou pour les produits manufacturiers fabriqués dans nos usines.

Au moins, l’incertitude ne durera pas longtemps. Nous saurons bientôt à quel point le président Trump et ses négociateurs seront déterminés à ériger des barrières au commerce, et ce, même si le Canada est le principal partenaire économique de 39 des 50 États de l’union. Le gendre et conseiller du président, Jared Kushner, rencontrera d’ailleurs le Cabinet Trudeau mardi à Calgary.

La réalité pèsera-t-elle suffisamment lourd devant un America first érigé en dogme? Les milliers d’emplois créés de part et d’autre de la frontière compteront-ils plus que les discours d’un président qui a affirmé dans son discours inaugural avoir la mission de «protéger nos frontières des ravages des autres pays fabriquant nos produits»?

Croisons-nous les doigts. Il y avait une vie avant l’ALÉNA et il y en aura une après. Néanmoins, il serait dommage de voir s’envoler une si grande réussite dans l’unique but de satisfaire l’égo surdimensionné du nouveau président.