Grandiose, mais peu réalisable

 

Le président par intérim de la Société nationale de l’Acadie, Xavier Lord-Giroux, provoque une réflexion publique à propos d’un projet grandiose. Pourquoi l’Acadie n’accueillerait-elle pas le Sommet de la Francophonie de 2022? Entre l’idée et la réalisation, il y a toutefois plusieurs pas qui demandent à être franchis.

Félicitons d’abord M. Lord-Giroux, qui a lancé le débat. Il préside la Société nationale de l’Acadie sur une base intérimaire, en attendant que les membres élisent un successeur à René Cormier, récemment nommé sénateur. Or, loin de se contenter de garder le siège au chaud, il défend sa vision d’une Acadie plus forte, plus visible et qui croit en ses capacités.

Dans une lettre publiée dans l’Acadie Nouvelle cette semaine, M. Lord-Giroux propose d’organiser un Sommet de la Francophonie dans cinq ans dans l’une des quatre provinces de l’Atlantique.

Il suggère Halifax, Charlottetown, St. John’s (Terre-Neuve) et, dans une moindre mesure, les régions de la Péninsule acadienne et du Madawaska, au Nouveau-Brunswick.

Ils s’en trouveront plusieurs pour dire que la SNA rêve en couleurs. C’est toutefois oublier qu’ils sont nombreux à avoir cru qu’organiser un congrès mondial acadien dans le sud-est du Nouveau-Brunswick, en 1994, était un projet complètement fou, et qu’accueillir les principaux chefs de la Francophonie à Moncton en 1999 était une idée irréalisable. Qui sait si, en 1881 et en 1884, des détracteurs ont ridiculisé la vision des Acadiens qui étaient déterminés à organiser des conventions nationales afin de notamment se doter d’un drapeau, d’un hymne et d’une fête nationale?

Bref, il n’y a rien de mal à voir grand. Les plus grandes réalisations naissent souvent ainsi. C’est d’ailleurs l’un des rôles de la Société nationale de l’Acadie de proposer ou de défendre des projets de société.

Cela dit, l’organisation d’une Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage qui aurait lieu en Atlantique se heurte à des obstacles majeurs, quoique pas infranchissables.

Commençons avec une évidence. Les villes de Charlottetown, de St. John’s et de Halifax ne sont pas acadiennes. On y trouve certes une vitalité, des institutions et des artistes acadiens (et plus encore). Le tricolore étoilé flotte en certains endroits. Mais on ne parle pas ici de communautés francophones ou acadiennes au même titre que les régions Évangéline (Î.-P.-É.) de Chéticamp, de la Baie-Sainte-Marie, etc.

Qu’à cela ne tienne, rétorque Xavier Lord-Giroux, plusieurs pays ont accueilli des événements de la Francophonie même si leur population de langue française est négligeable. Il a raison. L’Organisation internationale de la Francophonie compte en son sein des pays qui ont des liens historiques avec la France, même si on n’y parle plus le français. Il s’agit par exemple de nations qui ont été colonisées ou carrément conquises à une autre époque.

La Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve entrent dans cette catégorie. Sauf que ce n’est pas comme si le Canada ne comptait pas de communautés avec suffisamment de francophones. La langue française est beaucoup plus dynamique au Nouveau-Brunswick, en Ontario et bien sûr au Québec. Ce serait étrange d’accueillir les chefs d’État de la Francophonie mondiale dans une ville de l’Atlantique où le français n’a pratiquement pas droit de cité dans l’espace public.

Notons aussi qu’aucune des trois autres provinces de l’Atlantique n’a exprimé le soin de joindre l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Pire, la Nouvelle-Écosse vient de mener une guerre juridique sans merci à sa minorité acadienne afin de lui enlever ses circonscriptions électorales protégées.

Une candidature du Nouveau-Brunswick se défendrait beaucoup mieux. Mais là aussi, des obstacles se profilent à l’horizon.

D’abord, Moncton a déjà accueilli le Sommet il n’y a pas si longtemps, en 1999. La région organisera aussi les Jeux de la Francophonie de 2021. Difficile de croire que dès l’année suivante, l’OIF accorderait un autre événement phare au sud-est du Nouveau-Brunswick.

Il reste la Péninsule acadienne et le Madawaska. Ces deux régions ont chacune organisé avec succès un congrès mondial acadien. Elles ont fait leurs preuves.

Les Sommets et les CMA sont toutefois deux bêtes complètement différentes. Le premier est un événement plus centralisé. Quels hôtels de la Péninsule acadienne seraient en mesure d’accueillir une vingtaine de chefs de gouvernement, leurs suites et quelque 2500 délégués? Il faudrait sans doute organiser la majorité des activités protocolaires à Bathurst, alors que le Village de la Francophonie pourrait être érigé dans la Péninsule.

L’absence d’un aéroport international (autant dans le Nord-Ouest que dans le Nord-Est) pour accueillir tout ce beau monde causerait aussi des problèmes logistiques.

Aucun de ces obstacles n’est infranchissable. Laissons la chance au coureur. Xavier Lord-Giroux et la SNA réussiront peut-être à préparer un plan bien ficelé. Les projets les plus grandioses naissent souvent d’un rêve. Avouons toutefois que celui-ci est encore loin de devenir réalité.