Intolérable

Si vous désirez porter plainte après avoir été victime d’une agression sexuelle, il y a de bonnes chances que la police ne vous croit pas. Et c’est encore plus vrai au Nouveau-Brunswick que n’importe où ailleurs au pays.

Pendant 20 mois, le Globe and Mail a multiplié les demandes d’accès à l’information auprès de toutes les forces policières du pays afin de connaître quel est le pourcentage d’enquêtes, portant sur des présumées agressions sexuelles, qui sont conclues avec la mention «sans fondement».

Sans fondement signifie que la police juge, après enquête, qu’aucun crime n’a été commis. Pas qu’il y a un manque de preuve. Le sous-entendu est que la victime a menti ou a porté plainte à propos d’une action qui n’a rien de criminel.

Gardez en tête que selon diverses études, le pourcentage de plaintes déposées de façon fallacieuse, afin par exemple de nuire à une personne qui n’a réellement commis aucun crime, tourne en Occident autour de 2%.

Or, le taux national de plaintes «non fondées» est de 19,39%, révèle l’enquête du Globe. Plus inquiétant, ce taux varie beaucoup d’une province à l’autre ou même d’une ville à l’autre. Et c’est le Nouveau-Brunswick qui a le moins bon bilan.

L’enquête révèle que notre taux provincial est de 32%. Cela signifie qu’environ une femme sur trois qui se présente au poste de police en disant avoir été agressée sexuellement ne sera pas crue. C’est énorme.

Il y a des variations d’une région à l’autre. À Edmundston, le taux atteint 22%. C’est élevé, mais tout de même proche de la moyenne nationale.

À titre comparatif, ce taux grimpe à 38% au sein de la police BNPP (Beresford, Nigadoo, Petit-Rocher et Pointe-Verte) et à 39% au sein des forces policières de Bathurst et de Campbellton.

Cela signifie qu’au cours des cinq dernières années, 82 personnes ont fait appel à la police de Bathurst en disant avoir été victimes d’une agression sexuelle. La police n’a pas cru 32 d’entre elles.

Notons que les forces policières de la Péninsule acadienne n’ont pas fourni suffisamment de données pour qu’on puisse évaluer leur travail dans ce domaine.

La police de Fredericton fait du meilleur travail, avec un taux de seulement 16%. Par contre, à Saint-Jean, ce taux atteint 51%.

Pensez-y comme il faut. Une femme sur deux qui porte plainte pour agression sexuelle à Saint-Jean fera cette démarche pour rien. La police jugera qu’aucun crime n’a été commis. Depuis cinq ans, la force policière en est arrivée à cette conclusion à pas moins de 312 reprises (617 allégations ont été portées à son attention).

Évidemment, les plaignantes de Saint-Jean ne sont pas plus honnêtes ou menteuses que celles de Fredericton. Et il n’y a aucune raison culturelle qui explique pourquoi le taux de plaintes non fondées est plus bas à Edmundston que dans les autres postes de police du nord de la province.

Dans le cas qui nous préoccupe, la conclusion est on ne peut plus claire. Nos policiers doivent faire mieux. Beaucoup mieux.

Un taux national de 19% de plaintes classées non fondées, c’est trop élevé. Mais que ce taux atteigne 31% au Nouveau-Brunswick, qu’il soit encore plus élevé à Moncton, à Bathurst et à Campbellton, et qu’il atteigne 51% à Saint-Jean, est proprement scandaleux.

L’enquête du Globe and Mail révèle deux autres choses. Les forces policières des métropoles ont généralement moins tendance à classer les plaintes comme étant non fondées (le taux de Winnipeg, par exemple, n’est que de 2%). Cela pourrait s’expliquer par le fait que plusieurs d’entre elles possèdent une escouade spécialisée dans ce genre de crimes.

Le quotidien national remarque aussi que les forces policières qui comptent dans leurs rangs un nombre de femmes plus élevé que la moyenne obtiennent de meilleurs résultats.

Il existe donc des manières de mieux appuyer les femmes qui ont le courage de venir porter plainte. La présomption d’innocence existe toujours dans ce pays. Mais cela n’explique pas qu’autant de victimes doivent retourner à la maison avec le sentiment d’avoir été abandonnées par les autorités.

La bonne nouvelle, c’est que l’enquête a ébranlé quelques services policiers dans leurs certitudes. La force de l’ordre de Miramichi (qui a rejeté 27 des 98 allégations portées à son attention depuis cinq ans) a annoncé qu’elle allait réviser toutes les plaintes non fondées depuis 2010. L’Association des chefs de police du N.-B. a aussi annoncé que l’ensemble des services policiers municipaux de la province allaient faire de même.

Il faut savoir pourquoi les policiers de notre province rejettent autant de plaintes pour agressions sexuelles. Est-ce un simple problème de classification, comme semble le croire certains chefs? Ou le problème est-il plus profond? Des mesures concrètres doivent être apportées rapidement afin de renverser cette tendance.