Les millions de Memramcook

Un grand soupir de soulagement a été entendu en Acadie quand le gouvernement du N.-B. a annoncé qu’il investira environ 25 millions $ pour préserver l’Institut de Memramcook. Néanmoins, l’annonce surprend.

Le gouvernement Gallant a confirmé avoir approuvé un projet de rénovation évalué à 32 millions $. Il ne veut toutefois pas payer l’entièreté de la facture. Des discussions ont été entreprises avec le fédéral.

Les travaux débuteront cet été. Fredericton a eu la sagesse de ne pas essayer de sauver l’édifice au complet. La facture serait tout simplement astronomique. Un hangar à bois, l’édifice Belcourt et l’aile ouest du bâtiment principal seront tous jetés à terre, si on se fie aux détails qui ont été révélés.

Il peut paraître étrange d’apprendre qu’une partie importante d’un lieu patrimonial puisse subir le pic des démolisseurs sans que la population ne rouspète.

Il y a une bonne raison à cela. L’Institut de Memramcook est un édifice historique… mais jusqu’à un certain point seulement.

À écouter certains intervenants, nous avons parfois l’impression que l’Acadie moderne est née à cet endroit. C’est vrai et ce ne l’est pas.

La Convention nationale de Memramcook de 1881 (de même que celle de Miscouche, en 1884) a largement contribué à façonner l’Acadie telle que nous la connaissons aujourd’hui. Plus spécifiquement, c’est à Memramcook que les délégués de l’époque ont choisi une patronne (Notre Dame de l’Assomption) et une fête nationale (le 15 août), contribuant ainsi à donner un sentiment d’appartenance à un peuple qui tentait de se remettre des conséquences de la déportation de 1755.

Sauf que la bâtisse originale a été détruite dans un incendie en 1933. Seule une chapelle a survécu aux flammes. Tout le reste a été rebâti à partir de zéro dans l’année qui a suivi le brasier.

Ce n’est donc pas comme si on retrouvait dans le complexe actuel la salle où se sont réunis les délégués acadiens de 1881. Cet endroit n’existe plus. L’édifice que nous tentons aujourd’hui de sauver n’est qu’une réplique. Une réplique dotée elle aussi d’une longue histoire, qui a vu des générations d’Acadiens avoir accès à l’éducation postsecondaire et au savoir, et qui a une grande valeur sentimentale et patrimoniale.

Mais une réplique quand même (à l’exception notable de la chapelle qui a survécu à l’incendie).

L’endroit est plus ou moins devenu une coquille vide depuis que l’Université de Monc­ton y a fermé son campus de Memram­cook en 1972. Présentement, l’ancien Collège Saint-Joseph abrite le bureau d’un député, des services administratifs du Réseau de santé Vitalité et des cours de zumba.

Toutes ces personnes pourraient facilement louer des locaux ailleurs dans la région. Leur présence ne contribue en rien au caractère historique de l’endroit.

Dans ces circonstances, pourquoi le gouvernement provincial a-t-il décidé d’injecter autant de millions de dollars dans la survie de l’édifice et pourquoi souhaite-t-il que le fédéral en fasse autant? Réponse: parce que les symboles sont importants. Et qu’il n’y a pas beaucoup de symboles qui seraient plus puissants que de voir Fredericton ordonner la démolition d’un lieu autant identifié à la renaissance de l’Acadie.

En effet, le gouvernement du Nouveau-Brunswick (peu importe la couleur du parti au pouvoir) n’a pas l’habitude de s’attrister trop longuement sur le sort des édifices menacés. Il a refusé de financer les rénovations de la cathédrale de Moncton, pourtant présentée comme étant le Monument de la renaissance. Sa construction avait été entreprise en 1939, à peine six ans après celle du nouveau Collège Saint-Joseph.

Fredericton refuse aussi d’appuyer financièrement la remise à neuf d’églises menacées, comme celle de Bas-Caraquet, dont le caractère historique ne se dément pourtant pas. Elle a été construite au début du siècle dernier, bien avant l’édifice de Memramcook, selon les plans du premier architecte acadien Nazaire Dugas.

Le gouvernement est aussi prêt à démolir la magnifique école Moncton High si les projets de relance proposés par la communauté ou le privé ne débouchent pas sur du concret. Il a refusé d’injecter des sous pour sauver de la destruction un édifice de Bathurst datant de 1919, après l’incendie du centre-ville il y a deux ans.

N’empêche, l’Institut de Memramcook appartient à notre histoire. Son patrimoine dépasse largement la vallée de Memramcook, pour reprendre les mots de l’historien Maurice Basque.

Trop d’édifices patrimoniaux ont été démolis par le passé. C’est une excellente nouvelle qu’au moins l’un d’entre eux sera sauvé.

Ce sera toutefois une victoire douce-amère si on ne trouve pas à l’endroit une mission.

La clef se retrouve dans les mains d’Ottawa. C’est en connaissant les intentions du fédéral que nous saurons si les millions injectés à Memramcook ne serviront qu’à protéger le passé à fort prix ou s’ils donneront aussi à l’ancien collège un avenir de même qu’une pertinence.