Euphorie et solidarité

Les loteries Chasse à l’as sont en train de devenir une véritable poule aux oeufs d’or pour les communautés où le gros lot atteint des sommets. Avec ce que ça signifie de bon et de moins bon.

Il n’y a pas beaucoup de gens en Acadie qui avaient entendu parler des Chasses à l’as avant que des citoyens de Dalhousie n’aient l’idée de lancer cette loterie l’année dernière.

Ceux-ci n’avaient rien inventé, s’étant plutôt inspirés d’un groupe de la Nouvelle-Écosse. À cet endroit, l’as avait rapporté 2,9 millions $ à la personne qui l’avait pigé.

À Dalhousie, le tirage hebdomadaire était devenu si populaire que l’aréna local est devenu trop petit pour accueillir tous les participants. Des gens se sont regroupés dans un centre commercial. D’autres se contentaient d’écouter le tirage dans leur voiture, près de l’aréna. Il faut dire que le gagnant devait absolument être présent afin de réclamer son prix. Ce n’est pas le cas à Lamèque, où le détenteur du billet chanceux a deux jours pour faire acte de présence.

Évidemment, toutes les Chasses à l’as n’ont pas le même succès. Une centaine de concours du genre ont été organisés depuis l’année dernière partout au Nouveau-Brunswick. Dans la plupart des cas, le tirage a lieu dans une petite salle devant quelques dizaines de personnes. La carte chanceuse ne vaut que quelques milliers de dollars, souvent moins.

Les mégasuccès comme les loteries de Dalhousie, de Lamèque et de Bouctouche partagent quelques traits communs, outre l’importance du gros lot.

D’abord, on remarquera qu’elles ont créé dans chacune de ces villes un fort sentiment de solidarité. Des centaines de bénévoles donnent de leur temps, soit au nom de la cause (un récréaplex, un organisme d’aide, une église, etc.), ou simplement pour aider leur communauté.

Un élément de fierté entre aussi en ligne de compte. Du jour au lendemain, la ville devient un centre d’attraction. L’obligation d’acheter ses billets (et parfois d’assister au tirage) sur place fait rouler l’économie. Des résidants d’autres régions ou même de l’extérieur de la province parcourent des centaines de kilomètres pour tenter leur chance.

Parlez-en aux commerçants de Lamèque, qui laissent entendre qu’ils sont en train d’effacer les pertes subies pendant la crise du verglas grâce à l’afflux inespéré de clients provoqué par la loterie.

Enfin, ces éléments de fierté, de solidarité et la volonté de venir en aide à une bonne cause (sans oublier l’appât du gain) finissent par créer une sorte d’euphorie. Le tout est exacerbé par une croyance voulant que les Chasses à l’as donnent aux participants une meilleure chance de devenir millionnaires qu’avec les loteries traditionnelles, ce qui n’est pas tout à fait véridique.

Des gens n’hésitent alors plus à dépenser des centaines, sinon des milliers de dollars dans l’espoir de gagner une grosse somme.

On retrouve plusieurs de ces traits dans la popularité qui entoure les téléréalités. Là aussi, cela provoque un tourbillon, un sens de la communauté qu’on ne verrait peut-être pas autrement et qui a encouragé des personnes à dépenser des centaines ou des milliers de dollars pour «sauver» Wilfred Le Bouthillier, Annie Blanchard, Jean-Marc Couture et Travis Cormier, pour ne nommer que ceux-là.

Les forces vives ne comptaient pas leurs heures pour faire de l’opération une réussite. Des citoyens riches ou pauvres ainsi que des entreprises sortent le chéquier pour s’assurer que le chanteur de leur région fasse un bout de chemin. Ce n’est pas pour rien qu’on parlait de Wilfredmanie ou d’Anniefolie.

Et n’allez surtout pas poser des questions sensibles aux organisateurs. La critique est très mal vue, en particulier quand on parle de la réussite d’une région et qu’autant d’argent est en jeu.

Différence notable, les Chasses à l’as ont le mérite de reverser l’argent au sein de la communauté plutôt que de servir à enrichir un producteur télé qui vend ses votes.

Notons par contre que tant pour les Chasses à l’as que pour la téléréalité, l’enjeu devient de plus en plus important à mesure que l’artiste évite l’élimination et passe à la prochaine étape, ou que la grosseur du paquet de cartes diminue. Dans les deux cas, cela incite bien évidemment un nombre toujours plus grand de personnes à verser de l’argent.

Au final, il n’y a rien de mal avec tout ça. Tout est légal et personne n’est obligé de participer.

Si une Chasse à l’as ou une téléréalité peuvent profiter à certaines communautés, bien leur en fasse. L’important est de le faire les yeux ouverts. Cessons de croire que ces réussites sont possibles grâce à de simples dons de 5$ ou de 10$. L’argent ne pousse pas dans les arbres. L’argent accumulé vient des poches de citoyens, parfois même ceux que le comité organisateur souhaite ensuite aider.