Les oubliés de l’Histoire

La série télé portant sur l’histoire du Canada, diffusée sur les ondes de CBC, soulève la controverse, et ce n’est pas peu dire. De l’Acadie au Parlement, en passant par Annapolis Royal et le Québec, on trouve beaucoup à redire sur cette série qui a une conception fort limitée de notre pays.

Canada: The Story of Us a été commandée par les services anglais de la télévision publique CBC et vise clairement un public anglophone. La saga de la Nouvelle-France est résumée en un seul épisode. L’histoire qu’on nous présente est avant tout celle du Canada anglais. Les francophones ne comptent que pour des notes de bas de page. On mentionne leur existence parce qu’ils sont arrivés les premiers, puis on passe aux choses sérieuses.

Et même là, la maison de production Bristow Global Media a trouvé le moyen de prendre des raccourcis. À ses yeux, la colonisation de notre pays a débuté avec l’arrivée de l’explorateur Samuel de Champlain à Québec. On fait fi de la présence des Acadiens à l’île Sainte-Croix en 1604, puis de la fondation de Port-Royal l’année suivante.

Les producteurs justifient leur décision en soutenant qu’il a fallu faire des choix et qu’ils ont privilégié la fondation de ce qu’ils considèrent être le premier établissement permanent de la Nouvelle-France: Québec, en 1608.

Il est vrai que les Français qui avaient fondé Port-Royal ont quitté les lieux à compter de 1613. L’héritière de cette agglomération, devenue aujourd’hui Annapolis Royal, en Nouvelle-Écosse, a été fondée en 1632. Mais ignorer complètement l’arrivée des Acadiens dans cette région que se sont disputée la France et l’Angleterre parce que l’endroit a été inhabité pendant quelques années est une bien piètre excuse.

La Déportation de 1755 aurait mérité en elle-même un épisode complet. Elle n’a même pas été mentionnée. L’histoire est écrite par les vainqueurs, dit-on encore aujourd’hui. Et ceux-ci n’avaient peut-être pas le goût de voir sur leur téléviseur leurs ancêtres expulser hommes, femmes et enfants de leurs foyers pour une question de terres, de langue, de foi et de serment.

Cette situation est particulièrement frustrante du fait que la série a été tournée dans le cadre des festivités du 150e anniversaire du Canada. Et du point de vue des producteurs et de la CBC, il est désormais clair que cette histoire n’inclut pas tout le monde.

Les Acadiens ne sont d’ailleurs pas les seuls à faire partie des oubliés de l’Histoire à la sauce CBC. Quelque 12 000 ans d’histoire ont été résumés en quelques minutes, au tout début de la série. Vous comprendrez que les Autochtones, qui habitaient le territoire bien avant l’arrivée des premiers colons, ne se reconnaissent donc pas beaucoup non plus.

Les responsables de la série soulèvent toutefois un bon point quand ils affirment qu’il est impossible dans ce genre d’exercice de plaire à tout le monde. Pour en faire la preuve, nul besoin de remonter des siècles en arrière.

En 2000, Radio-Canada et CBC ont commémoré le tournant du millénaire en présentant en grandes pompes Le Canada: une histoire populaire. Un épisode était en partie consacré à la Déportation des Acadiens.

Les producteurs étaient si fiers dudit épisode, dont plusieurs images avaient été filmées dans le Nord-Est, qu’ils l’ont même présenté en primeur au Village Historique Acadien, près de Caraquet. Dans les minutes qui ont suivi la diffusion, ils se sont fait démolir par les critiques.

Un historien avait déploré que les Acadiens avaient été décrits comme un peuple passif, qui étaient embarqués dans les bateaux sans opposer de résistance.

D’autres personnes présentes au visionnement avaient critiqué le peu de temps d’antenne réservé à notre peuple. «On se voit à peine. On a déporté 12 000 Acadiens et on en parle à peine», avait déclaré l’un d’eux. «J’ai trouvé que c’était superficiel. Deux ou trois images des Acadiens et le reste est oublié», avait résumé un autre.

Notons que Le Canada: une histoire populaire comptait 16 épisodes, contre 10 pour The Story of Us. Avec autant d’heures en moins, il était évident que de nombreux moments historiques allaient être passés sous silence.

Les critiques sont normales. Tous n’ont pas la même conception de l’histoire. Les manuels dans les salles de classe du Québec sont fort différents de ceux du Nouveau-Brunswick ou de l’Alberta. Il y aura toujours des divergences. CBC aurait consacré 10 épisodes aux Acadiens, à Port-Royal, à Louisbourg, à la Déportation et à Louis J. Robichaud, que des critiques auraient tout de même été entendues ici.

Néanmoins, nous aurions voulu que les producteurs de Canada: The Story of Us aient au moins la décence d’essayer de mieux nous représenter. Ils ne se sont même pas donné cette peine. Du point de vue de ceux qui présentent cette version alternative de l’histoire, l’Acadie n’existe pas.

Nous ne faisons pas partie du «Us».

Plus qu’un choix éditorial, il s’agit d’un pied de nez à un peuple qui a joué un rôle crucial dans les origines de notre pays et un oubli inacceptable d’un pan d’histoire qui aurait dû être raconté.