Racines acadiennes: Aubain LeCouffe de Saint-Pierre-Langers

Denis SavardEt cetera

«Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts; les morts, au contraire, instruisent les vivants.» – François René de Chateaubriand

L’église de Saint-Pierre-Langers (Manche, Normandie) date du 12e siècle, mais a été restaurée au 18e siècle. – GoogleMaps: Yane LB
L’église de Saint-Pierre-Langers (Manche, Normandie) date du 12e siècle, mais a été restaurée au 18e siècle. – GoogleMaps: Yane LB

Si le patronyme LeCouffe est plutôt rare aujourd’hui en Acadie (ou Legouffe au Québec), Aubain LeCouffle et sa femme Louise Boudot ont laissé une nombreuse descendance dans la baie des Chaleurs par leurs filles, notamment par les Bernard, par les Savoie (Pierre à Joseph à Joseph) et par les Berthelot, entre autres.

Engagé par les morutiers de Granville

Signature de Aubin Lecouffle, le 28 novembre 1726. – Archives départementales de la Manche à Saint-Lô
Signature de Aubin Lecouffle, le 28 novembre 1726. – Archives départementales de la Manche à Saint-Lô

Aubain LeCouffle et son frère Louis s’engagent sur les navires morutiers de Granville à partir de 1729, suivant l’exemple de leur frère aîné Pierre, et de leur oncle Georges LeCoufle qui les ont précédés.

Après quelques sorties, en 1722 et 1724, Pierre reprend la mer pour la pêche en même temps que ses frères cadets en 1729. À son retour, en février 1730, il épouse Anne Reuelle à Saint-Michel-des-Loups près de Saint-Pierre en Normandie. À peine trois semaines plus tard, Pierre s’embarque pour Gaspé, et ne reviendra plus en France, délaissant sa jeune épouse.

«Resté à Gaspé», Pierre LeCoufle sera bientôt engagé dans la région de la Grande-Rivière. Comme il reste inscrit dans les registres matricules de Granville jusqu’en 1736, il semble toujours travailler pour les armateurs de ce port, affecté à l’habitation de Charles Blondel à la Grande-Rivière.

De leur côté, Aubain et Louis LeCoufle s’embarquent d’abord sur La Paix en 1729 pour Gaspé et restent sur le même navire l’année suivante pour le Grand Banc (T.-N.).

Naviguant toujours ensemble en 1731, mais cette fois sur Le Joseph de Coaquin, Aubain est sans doute témoin de la noyade de Louis qui, à l’âge de 25, perd la vie sur le Grand Banc lors de cette campagne.

Ce drame ne semble pas ébranler outre mesure ce brave marin, qui poursuit année après année l’aventure en mer.

En 1734, il est levé pour Brest, pour sa formation militaire dans la Marine du roi. Il servira 5 mois et 20 jours sur le Neptune à cet effet.

De retour à Granville, le 26 mars 1735, Aubin s’embarque pour une dernière fois sur La Paix. Comme le navire se dirige vers Gaspé, il semble déterminé à aller rejoindre son frère Pierre à la Grande-Rivière. Il ne figure d’ailleurs pas au rôle du navire à son retour à Granville à l’automne. Pour la même année, au registre matricule d’Aubin LeCoufle, on trouve cette note: «Déserté à Gaspé lors du départ du navire». Comme la saison de pêche est alors terminée, il ne s’expose probablement pas aux réprimandes (les galères) qui accompagnent normalement un tel geste.

Déjà vu

Malheureusement pour lui, cette réunion familiale sera de courte durée. Car au registre matricule de Pierre pour 1736, on note ceci: «Mort s’étant noyé à la Grande-Rivière côte du Canada Le 10 8bre (octobre). Suivant la déclaration de Charles Blondel m(aîtr)e d’habitation au dire duquel il étoit joint le travail de son bâtiment.»

On peut donc penser qu’après avoir été témoin de la noyade de son frère Louis 5 ans plus tôt, Aubin LeCoufle fut également témoin celle de son frère Pierre en Gaspésie.

Après cette date, on ne connaît rien d’autre à propos de Aubin LeCouffe de son vivant, vu le manque de documentation de ce côté de l’Atlantique.

La mystérieuse famille Boudot

La première mention de la famille dans les sources canadiennes est au recensement de Pierre du Calvet, un commis français passé au service des Anglais après la bataille de Restigouche. Le recensement débute le 31 juillet 1761 chez la «Veuve Aubain LeCaufle» (Louise Boudot). Avec ses sept enfants, elle demeure au Barachois près de Percé. Elle est suivie de Marie Boudot – ou «La Veuve Jean Sicoin (sic, Chicoine)» – au même endroit, puis de «La Veuve Jean Boudeaux» à la pointe Saint-Jean (Percé).

Ces trois veuves semblent être restées sur place après les razzias de Wolfe en 1758, où elles vivent apparemment en isolement. Tout porte à crois qu’elles sont sœurs et belle-sœur.

Ce recensement tenu pour le compte les Anglais visait à identifier les «indésirables» Acadiens pour poursuivre leur déportation. Et certains résidants doivent se douter des motivations derrière ce recensement. L’historien Mario Mimeault signale que le nombre anormalement élevé de veuves nous permet de douter de ces attestations. Plusieurs hommes sont peut-être cachés dans les bois lors de son passage.

Si Aubain a survécu, on ne trouve pas de preuve que c’est le cas, comme les registres de la région ne démarrent que 11 ans plus tard. Est-il plutôt mort dans cet intervalle? On n’en sait rien.

La famille d’Aubin et de Louise a été reconstituée à partir de documents postérieurs, comme les mariages de leurs enfants.

De récentes études ADN menées par Denis Jean démontrent que les sœurs Boudot avaient une mère autochtone, ou du moins une grand-mère maternelle.

On ne connaît rien de leur père, le premier Boudot dans la région. Était-il Normand, Basque ou Breton? Il est probablement arrivé sur les côtes gaspésiennes vers 1713-1715, avant que les documents français connus ne puissent nous renseigner à son sujet.

Si ces filles métisses s’intègrent avec la communauté de pêcheurs européens, les enfants de Jean Boudeau semblent plutôt intégrer la communauté micmaque de Listiguj. Ces Boudeau deviendront des «Boudot dit Louisotte», puis Louisotte se transformera en Wysote une fois anglicisé. Ce patronyme est très courant aujourd’hui à Listiguj. Les Boudot ont parfois été confondus aux Boudrot – qu’ils ne sont pas –, ou sont souvent nommés erronément Baudot par plusieurs généalogistes, à cause d’une mention unique, au mariage de Aubin Lecouffe (fils) à Saint-Jean-Port-Joli, loin de chez lui, en 1773. Partout ailleurs, Louise, Marie et Jean sont nommés Boudot (ou ses variantes) selon tous les autres documents connus.

La généalogie d’Aubin LeCoufle remonte au 15e siècle. Trouvez les détails de sa généalogie et les sources de cette chronique sur mon site au savart.info/lecouffe.

Les ancêtres de Aubin LeCouffe

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Des noms au son

Les lecteurs ont remarqué que j’utilise souvent des variantes des noms de famille au fil de mes chroniques.

Ce qu’il faut savoir, c’est que jusqu’à la fin du 19e siècle, voire au début du 20e siècle, la plupart des gens ne savaient ni lire ni écrire. Les prêtres, greffiers et autres scribes de l’époque transcrivaient les noms à l’oreille.

Souvent d’ailleurs, dans un même document, un nom peut être écrit de deux façons. L’orthographe des noms que l’on connaît aujourd’hui n’a été standardisée que relativement récemment. Et certains ne l’ont jamais été, comme les Arsenault, Arseneault, Arseneau ou Arseneaux, que tout le monde connaît.

 

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