Personnalité de la semaine Radio-Canada/Acadie Nouvelle: Victorin Boudreau

Jean-Marc Doiron Gens d'ici

Victorin Boudreau a grandi dans le DSL de Madran, près de Petit-Rocher, dans les années 1960 avec ses sept frères et ses deux soeurs. Sa vie adulte a été marquée par le fait qu’il n’a pas terminé ses études. Victime d’un trouble d’hyperactivité et de déficit d’attention non diagnostiqué, il a décroché en sixième année.

Il a occupé de nombreux emplois manuels. D’abord bûcheron, ensuite employé de la construction, puis travailleur à Nigadoo Mines. À l’âge de 55 ans, il a dû admettre qu’il n’était plus capable d’exercer les mêmes métiers qu’avant. C’est alors qu’il est retourné aux études, une décision qui a marqué le début de sa «deuxième vie». L’expérience lui a permis de reconstruire son estime de soi et de sentir qu’il joue un rôle significatif dans la société.

Aujourd’hui âgé de 68 ans, il anime des conférences dans les écoles dont l’objectif est de contrer le décrochage scolaire. Il a été représentant des personnes apprenantes pour la Fédération d’alphabétisation du Nouveau-Brunswick (FANB), du Réseau pour le développement de l’alphabétisme et des compétences (RESDAC, anciennement FCAF) et du Conseil alpha de Bathurst Chaleur (CACB).

Il est la personnalité de la semaine Radio-Canada / Acadie Nouvelle pour la semaine du 20 mars 2017.

Qu’est-ce qui vous a poussé à retourner aux études à 55 ans?

«À un moment donné, il y a eu un emploi de cuisinier qui est ouvert à l’hôpital de Bathurst. Je leur ai présenté mon CV et tout avait l’air beau. Mais quand je suis arrivé à l’étape suivante, ils m’ont dit que je ne pouvais pas avoir l’emploi, car je n’avais pas ma douzième année.»

«Je leur ai fait remarquer qu’il y avait deux emplois ouverts: cuisinier et laveur de chaudrons. Je leur ai demandé de me donner l’emploi de laveur de chaudrons. On m’a répondu “je viens de vous le dire, monsieur, que vous n’avez pas votre grade 12”. Ça prenait une 12e année pour laver des chaudrons! C’est là que je me suis dit “là, ils vont arrêter de rire de moi”, et je suis retourné à l’école.»

Quel message livrez-vous aux jeunes afin de leur transmettre l’importance de l’éducation?

«Ce n’est pas difficile de faire comprendre aux jeunes qu’ils ne doivent pas décrocher. Quand j’arrive sur l’estrade, je n’ai pas de notes. Mon message ne vient pas des livres. Moi, je regarde juste dans la vie de Victorin. Qu’est-ce que Victorin a passé à travers? Combien de portes lui ont été fermées au nez? Combien de fois a-t-il été mis de côté? Combien d’emplois a-t-il été obligé de faire parce qu’il n’avait pas d’instruction, et les autres en avaient, donc ils n’avaient pas besoin de le faire?»

«Ils me donnent une heure chaque fois que j’entre dans une école, et il faut qu’ils m’arrêtent. J’en ai tellement à dire aux jeunes.»

Quel a été l’effet du retour aux études sur votre vie à l’âge de 55 ans ?

«J’ai retrouvé mon estime de soi. J’ai retrouvé ma place dans la société. Tu ne peux pas savoir tout ce que j’ai appris depuis l’âge de 55 ans. J’ai découvert que je peux en donner tellement au monde. J’en ai vu des hommes comme moi qui essayaient de travailler, qui avaient perdu l’estime de soi parce qu’ils pensaient qu’ils n’avaient pas de place dans la société. J’ai enfin compris qu’il y a des milliers de facteurs qui peuvent te forcer à quitter l’école, mais dans chacun des cas il y a une façon de s’en sortir.»

Pensez-vous avoir marqué des gens avec votre témoignage ?

«Une fois, j’ai parlé à un groupe de la 7e, 8e et 9e année. J’ai remarqué un jeune qui ne pouvait pas rester assis sur son siège, il voulait s’asseoir dans l’allée. Il est venu me dire à la fin “je suis resté là parce qu’en voyant où tu étais passé, je voulais essayer de comprendre comment tu t’en étais sorti. Je voulais transmettre ça à mon frère pour l’aider, parce qu’il est dans la même situation que tu étais”. C’est quelque chose qui m’a beaucoup marqué.»

«Je travaille au Camp Ectus les étés, et une animatrice m’a approché pour me demander si je me souvenais d’avoir fait une conférence à l’école secondaire Népisiguit. Elle m’a raconté qu’une de ses amies avait averti la direction qu’elle s’en allait à Noël. Mais après avoir entendu mon histoire, son amie est venue chercher son diplôme avec elle en juin.»