L’agriculture au féminin

Plus de 75% des nouveaux agriculteurs sont des femmes, qui s’installent sur de petites surfaces, souvent de moins d’un hectare en culture.

La plupart d’entre elles cultivent des légumes ou élèvent de petits animaux – le plus souvent des poules – pour les œufs et la viande. Certaines se lancent dans la production ovine, bovine ou porcine, ou encore dans les grandes cultures, mais elles demeurent une faible minorité parmi ces nouveaux fermiers.

Dans un monde juste, on donnerait voix au chapitre à ces agricultrices lorsqu’il est question de relève. Malheureusement, le fait est que ce sont très souvent leur conjoint ou leurs pairs masculins qui sont invités à prendre la parole dans les médias sur la question de la relève ou de la nouvelle agriculture.

Pendant les années d’entre-deux-guerres et d’après-guerre, alors que leur mari passait l’hiver en forêt, nos mères et nos grands-mères ont porté le lourd fardeau de l’éducation des enfants, de l’alimentation du bétail, de la collecte du bois et de l’entretien du feu, sans jamais bénéficier de reconnaissance. D’aucuns diront que c’était le propre de l’époque. Mais nous sommes aujourd’hui en 2017.

Si nos gouvernements ne veulent rien entendre de la prime à l’établissement que le Québec donnait à tous les nouveaux agriculteurs qui étaient propriétaires d’au moins 40% de leur ferme dans les années 1990 et 2000, on peut peut-être le comprendre, du fait qu’ils sont un peu régressifs quand il s’agit d’agriculture, et surtout d’agriculture féminine.

Par contre, il est plus difficile à comprendre et à accepter que les médias, qui se disent en faveur de l’égalité des sexes, ne fassent pas tous les efforts nécessaires pour assurer une représentation équitable des genres.

Il est certain que les journalistes n’ont pas toujours la tâche facile, quand il s’agit de représenter la perspective féminine dans les questions agricoles. Mais je suis certain que, en faisant un peu de recherches pour recueillir le point de vue féminin et en veillant à ce que celui-ci soit mis en avant et présenté comme essentiel au développement d’une société égalitaire, il sera de plus en plus facile à obtenir et deviendra une norme pour une société fondée sur l’égalité des genres.

Pour progresser vers l’égalité dans un milieu sexiste et conservateur comme celui de l’agriculture, il faut à tout prix que la société dans son ensemble se mobilise et que nous voyions de grandes femmes comme les Melanson, Leblanc, Dallaire et bien d’autres, qui ont travaillé sans relâche vers une égalité des sexes, mettre à contribution leurs talents de communicatrices.

On pourrait penser que l’agriculture est l’affaire des agriculteurs, et, à certains égards, on aurait raison de l’affirmer. Cependant, l’agriculture que pratiquent ces nouvelles agricultrices n’est pas simplement une question de production agricole. Cette agriculture au féminin représente bien plus qu’une somme de gros tracteurs, de terrains et d’animaux. Ces femmes parlent d’alimentation, souvent biologique, de santé, de fermes et de sols qui ont subvenu aux besoins de multiples générations et de bien plus encore.

Si l’agriculture n’est l’affaire que de moins de 2% de la population, l’alimentation, elle, est l’affaire de tous.

Pour que les femmes puissent bénéficier d’une certaine parité en agriculture, prendre leur place sur la terre et exercer leur plein potentiel humain, il faut une mobilisation généralisée de toutes les instances de la société. Plusieurs mesures gouvernementales sont nécessaires, par exemple une prime à l’investissement, des services de garderie accessibles en milieu rural, une identification des produits agricoles par une campagne de promotion sérieuse et bien financée ainsi que des subventions ciblées et plus généreuses à l’endroit des femmes qui investissent en agriculture. Cependant, nous devons nous aussi amorcer un grand changement. En effet, la société doit commencer à percevoir l’agriculture et l’alimentation d’un point de vue différent, et ce changement de perception doit être véhiculé par les médias traditionnels, qui doivent se donner comme mission, lorsqu’ils traitent des questions agricoles et alimentaires, de recueillir le point de vue féminin.

En terminant, je peux affirmer avec certitude que l’avancement vers une égalité réelle des genres en agriculture ne se fera pas sans résistance masculine et aussi un peu féminine, mais que la société dans son ensemble en tirera de grands bienfaits: une progression vers un monde plus juste, plus équitable, en meilleure santé et bien mieux alimenté.

Jean-Eudes Chiasson
Directeur pour l’Atlantique
Via Campesina