Une œuvre nécessaire sur un drame oublié

J’ai eu la chance de voir le film Zachary Richard, toujours batailleur du cinéaste acadien émérite Phil Comeau présenté dans le cadre du 35e festival FIFA à Montréal.

Le personnage principal du film est l’un des artistes francophones les plus importants des Amériques: Zachary Richard, artiste phare de la diaspora acadienne depuis plus de 40 ans. Cette dernière dimension de l’identité de Zachary Richard est au cœur de cet opus de Phil Comeau, lui-même acadien errant, qui a tourné dans tous les coins du monde des films aux sujets variés, mais tournant souvent autour de l’identité acadienne.

Le film suit l’artiste dans sa quête afin de comprendre pourquoi il est un résistant dans cette Amérique où l’assimilation des francophones semble inéluctable. À travers ses généalogies Richard et Boudreau, on assiste au parcours d’un peuple qui, lentement aux 17e et 18e siècles, s’est adapté à son nouvel environnement, l’a transformé pour finalement avoir un niveau de vie enviable pour l’époque.

Voilà que tout cela s’est effondré à l’été 1755, par l’avis de déportation et de dépossession dont les familles acadiennes furent victimes. Débute alors ce que les Acadiens eux-mêmes, non sans ironie, ont appelé le Grand dérangement et qui n’est en fait que l’un des nettoyages ethniques les plus brutaux et les mieux organisés de l’histoire nord-américaine. Plusieurs parlent carrément de génocide puisque sur une population s’élevant à environ 15 000 en 1755, au moins la moitié aura trouvé la mort avant la fin en 1764 de cet épisode sombre de l’histoire coloniale britannique, surtout de jeunes enfants et des vieillards.

Telle est cet épisode de notre histoire dont on parle bien peu et que cette œuvre documentaire ramène à l’avant de la scène avec courage. S’il n’y avait que ça, ce serait déjà pas mal ! Mais ce film est aussi une œuvre totale du point de vue cinématographique. Même si la qualité des images de Bernard Fougères ne se laissait guère voir à cause de la piètre qualité de la projection qui nous fut offerte, on les devinait grandioses, reflet des paysages spectaculaires des Maritimes et des bayous louisianais.

Quant au scénario de Phil Comeau, il est réglé comme un ballet russe, nous conduisant à suivre la quête identitaire de Zachary Richard comme un thriller passionnant et, surtout, émouvant. Les intervenants qui aident Zachary Richard dans ses pérégrinations sur les lieux où ses ancêtres ont prospéré et d’où ils ont dû fuir ou être déportés, sont crevants d’authenticité et transmettent aux spectateurs les émotions contradictoires qui les habitent. Quelle chance et quelle résilience ont permis au peuple acadien de survivre et de revendiquer, non seulement son droit de cité, mais bien aussi son droit de se souvenir, de ne jamais oublier ce que nos ancêtres ont subi pour qu’aujourd’hui on puisse s’épanouir malgré le spectre de l’assimilation qui ne plane jamais bien loin des francophones aux Amériques.

Alors, chapeau à Phil Comeau pour son audace et même son courage de faire œuvre belle, mais aussi utile. Chapeau aussi à Zachary Richard. Élevé dans une Louisiane où même les leaders cadiens incitaient leurs concitoyens à abandonner le français pour devenir de vrais Americans, il s’est fait résistant, batailleur. Et batailleur il est resté dans son œuvre originale, inspirée par les traces profondes laissées dans son identité par la sédimentation des siècles qu’ont vécus ses ancêtres en terre d’Amérique.

Une autre belle preuve que rien ne sort de la cuisse de Jupiter et que l’on ne doit pas renier ses origines et plutôt bâtir sur celles-ci. Comme son homonyme biblique qui annonçait la nouvelle Jérusalem, peut-être Zachary Richard annonce-t-il la nouvelle Acadie qui par ce film de Phil Comeau tente de se libérer de ses vieux tabous. Bref, Zachary Richard, toujours batailleur est un film à voir absolument.

Stéphan Bujold, président
Fédération acadienne du Québec