Le marché du homard est saturé, selon un courtier

SHEDIAC – Tandis que le mouvement de protestation contre les prix bas s’étend à travers les Maritimes, 80 pêcheurs de la zone 23 se sont rendus vendredi matin à Shediac pour rencontrer le président de la compagnie de courtage de homard Orion Seafood.

Pour le directeur général de l’Union des Pêcheurs des Maritimes (UPM), les pêcheurs n’ont plus confiance dans un système qui est brisé. Il est légitime qu’ils réclament des explications publiques et détaillées sur la façon dont les prix sont déterminés.

«Il y a beaucoup de frustration et un manque de confiance envers les acheteurs de homard et les intermédiaires qui rendent le produit au marché, a commenté Christian Brun. Nous avons très peu d’information, on ne nous donne jamais de détails.»

C’est la raison pour laquelle le groupe, mené par un pêcheur d’Escuminac, Serge Sippley, est allé chercher des réponses auprès du courtier Orion Seafood, à Shediac. Pourquoi ne reçoivent-ils que 3 $ la livre pour leurs prises, alors que le homard se vend 10,99 $ dans les commerces de la région?

À l’issue d’une longue discussion de près de deux heures, le président d’Orion Seafood, Charles Anastasia, a fait une déclaration à la presse. Ce dernier a déclaré qu’un nombre record de prises, au cours des deux dernières années, a saturé le marché du homard et provoqué un ralentissement, entraînant de fait une baisse des prix aux quais.

«La compagnie nous a expliqué que le marché est bouché, a reconnu Serge Sippley. Avec 325 millions de livres les deux dernières années, le volume est trop élevé, ils n’arrivent pas à le vendre. On a 125 millions de livres de trop, comment est-ce qu’on fait pour contrôler ça?», s’est-il interrogé.

Le produit étant excédentaire, sa valeur diminue d’autant. Pourtant, si les pêcheurs sont pénalisés à la source, certains réalisent des bénéfices dans le circuit de distribution du homard.

«Les compagnies, les processeurs font de l’argent, mais nous, rien. Si ça continue comme ça, beaucoup vont faire faillite. Ça prend au moins 4 $ la livre pour gagner sa vie. À 3 $ la livre, on ne fait pas un cent. À ce prix-là, c’est une folie», a déclaré Perry Durell, un autre pêcheur d’Escuminac.

Les pêcheurs du Nouveau-Brunswick estiment faire figure de parents pauvres dans un marché concurrentiel où les pêcheurs des régions voisines ont le droit de pêcher plus longtemps qu’eux.

«Au Nouveau-Brunswick, on est dans un coin qui est inférieur à tout le monde: on pêche deux mois par année. En Nouvelle-Écosse, ils pêchent six mois par année, et aux États-Unis, ils pêchent à longueur d’année. En deux mois, je fais 20 bonnes journées. À seulement 3 $ la livre, il ne me reste rien», a fait savoir M. Sippley.

Le président d’Orion Seafood veut croire que le problème ne durera pas longtemps. Il envisage la possibilité d’instaurer des quotas pour réguler le marché. Pour les pêcheurs, cette solution ne serait viable que si elle concernait tout le Canada, ainsi que les États-Unis.

En signe de solidarité, tous les pêcheurs du Nouveau-Brunswick, de l’Île-du-Prince-Édouard et d’une partie de la Nouvelle-Écosse ont suivi le mouvement et refusé de prendre la mer vendredi matin. L’UPM a estimé leur nombre à 2500.

Les pêcheurs de la zone 23 se sont réunis à Miramichi en soirée pour décider de la suite à donner au mouvement. Ils ont choisi de poursuivre le boycottage jusqu’à lundi, à l’exception de certaines régions (lire encadré).

— Une erreur s’est glissée dans le texte et dans le bas d’une vignette portant sur le boycottage des pêcheurs de homard, publié en page 2 de notre édition de vendredi. Il aurait fallu lire que la manifestation de pêcheurs s’était déroulée sur le quai d’Escuminac.

LA BALLE EST-ELLE DANS LE CAMP DES GOUVERNEMENTS?

FREDERICTON – Si le ministre de l’Aquaculture et des Pêches, Michael Olscamp, a offert les bons offices de son cabinet, pour le président de l’UPM, Christian Brun, cela n’est pas suffisant. Ce dernier aimerait que le gouvernement provincial s’implique de façon déterminante pour résoudre la crise, car les marchés ne vont pas apporter de solutions toutes faites.

«Le gouvernement ne peut plus rester dans son coin à faciliter les communications, ce n’est pas seulement ça, son rôle. On exige qu’il prenne un rôle déterminant. Le ministre a le pouvoir de donner des permis et de légiférer le secteur de la transformation.»

De son côté, Serge Sippley compte aller plaider la cause des pêcheurs auprès de la députée de Miramichi, Tilly O’Neill-Gordon, en espérant qu’elle pourra sensibiliser Ottawa à la situation.

«À moins que le gouvernement nous aide de quelque façon, on va faire faillite», a-t-il soupiré.

Le député de Caraquet, Hédard Albert, a interpellé à l’Assemblée législative le ministre Olscamp, sur l’inaction que reprochent à ce dernier les pêcheurs et l’UPM.

«Il y a une section marketing dans le ministère de l’Aquaculture et des Pêches. Est-ce qu’ils travaillent vraiment pour résoudre la crise? J’ose l’espérer, parce que chaque minute compte. Plus ça va aller de l’avant, ce sera toute la pêche qui va être paralysée.»

Le ministre, qui a offert sa médiation, s’est défendu de n’avoir rien fait. Il a déclaré que des membres de son ministère sont allés parler à un transformateur.

«J’aimerais que les pêcheurs puissent gagner leur vie. Où est la limite? C’est quelque chose qui doit être discuté parce qu’on entend toute sorte d’opinions sur ça. Mon rôle, c’est d’apporter des groupes ensemble pour avoir une bonne discussion sur les prix. On va accélérer les efforts. Je crois sincèrement que lorsqu’il y a un dialogue, on peut arriver à un compromis», a affirmé M. Olscamp. – DD

RETOUR EN MER SAMEDI DANS LA RÉGION DE CARAQUET

CARAQUET – Les pêcheurs de homard de la baie des Chaleurs et de la Péninsule acadienne sont restés à quai ce vendredi. Ils veulent ainsi protester à leur tour contre les faibles prix qui leur sont proposés depuis le début de la pêche de printemps.

À moins d’un revirement de dernière minute, plusieurs d’entre eux devaient reprendre la mer samedi, en particulier dans la région du Grand Caraquet. Mais, en attendant, ils ont voulu rejoindre le mouvement lancé par les pêcheurs de homard de Kent qui manifestent depuis mercredi pour obtenir une révision à la hausse des prix payés pour le homard.

«Tous les pêcheurs de la baie des Chaleurs sont à quai», a confirmé vendredi matin Lorenzo Doiron, le représentant de l’Union des pêcheurs des Maritimes à Caraquet.

Les pêcheurs du Nord-Est ne sont pas seulement solidaires, ils sont aussi directement concernés. «On a le même problème qu’eux», a dit M. Doiron. Le problème, c’est le prix offert par les acheteurs.

«De 3 $ à 3,50 $ la livre, ce n’est pas rentable», assure Gaston Albert, le patron du Liam & Cole qui est amarré au quai de Caraquet. Occupé à réparer le moteur de son bateau, ce pêcheur de homard depuis une vingtaine d’années a bien du mal à accepter la situation.

«En Gaspésie, pour la même grosseur de homard que nous, les pêcheurs sont payés 5,25 $ la livre. On ne comprend pas cette différence», explique-t-il.

Un autre pêcheur du port de Caraquet fait le même constat. «Aujourd’hui, ce sont les mêmes prix que dans les années 1970. Mais le prix du gaz, les appâts, tout a augmenté», constate-t-il, en préférant garder l’anonymat. S’il est resté à quai vendredi, il n’a pas l’intention de s’arrêter de pêcher plus longtemps que ça.

«On arrête une journée, on n’arrêtera pas trois jours», fait-il savoir. Même discours du côté de Lorenzo Doiron. «Dans le Sud, le meilleur de leur saison, c’est la deuxième partie; ici, le meilleur, c’est la première partie de la saison pour les prises. Nous ne sommes pas dans une situation de pouvoir manifester trop longtemps», explique le représentant de l’UPM. – PiL