Francophones du Maine: la «tribu perdue» de l’Acadie

NDLR: Voici la deuxième de trois parties d’un dossier sur l’identité et la fierté acadienne dans les régions hôtesses du Congrès mondial acadien de 2014. Aujourd’hui: le Maine.

MADAWASKA, Maine – Le mot «Acadie» évoque rarement le Maine dans l’esprit des Néo-Brunswickois. Pourtant, le Festival acadien de Madawaska est célébré depuis presque aussi longtemps que celui de Caraquet. À l’approche du Congrès mondial acadien 2014, les francophones du Maine veulent montrer au monde entier qu’ils n’ont jamais perdu leur amour pour l’Acadie.

Il peut être surprenant de se promener dans les rues de Madawaska, au Maine, et de voir tous ces drapeaux acadiens. Ici, pas besoin d’aller bien loin avant de voir un commerce ou une maison qui affiche fièrement ses couleurs.

«On a une forte identité acadienne par ici, mais on est comme une tribu perdue», affirme Don Levesque, vice-président du comité régional du Maine du CMA 2014.

«Quand les gens du Nouveau-Brunswick parlent de l’Acadie, ils parlent des Provinces maritimes et de la Louisiane, ajoute-t-il. Nous, on n’était pas connectés avant. Les gens ici ne savaient pas ce que c’était le 15 août.»

À Madawaska, les gens fêtaient plutôt leur identité acadienne le 28 juin, date à laquelle les premiers colons se sont installés à Saint-David, au Maine, et à Saint-Basile (au N.-B.), en 1785. Ils ont reporté la date du festival au 15 août depuis l’annonce qu’ils seront les hôtes du prochain CMA.

Le regain de la fierté acadienne au Maine est tout de même assez récent. Les francophones âgés de 50 ans et plus se souviennent encore de l’interdiction de parler en français à l’école, même s’ils étaient et demeurent majoritaires dans cette partie du comté d’Aroostook.

Pire, ils ont longtemps subi les violences et le harcèlement de la part d’anglophones xénophobes.

«Les gens oublient qu’il y avait plus de membres du Ku Klux Klan au Maine qu’au Mississippi, rappelle M. Levesque. Ils étaient très influents, le Maine est le seul endroit où ils se promenaient sans masque. On est encore dans une situation où, dans certains endroits, si tu parles français, tu vas te le faire dire.»

Les pressions étaient tellement fortes qu’une génération d’Acadiens a décidé de ne pas transmettre le français à ses enfants, pour éviter qu’ils subissent les mêmes problèmes.

Malgré ce traumatisme, le fait français et l’identité acadienne continuent de survivre au Maine. Mais, selon M. Levesque, les clubs franco-américains du Maine et de la Nouvelle-Angleterre ne sont généralement pas au courant de ce qui se passe dans le reste de l’Acadie. Il espère que le CMA 2014 permettra de renouer les liens.

DÉCLIN RAPIDE DU FRANÇAIS CHEZ LES JEUNES

Malgré tous les efforts de la communauté acadienne du Maine pour avoir des classes en français dans les écoles, les jeunes francophones sont de plus en plus nombreux à abandonner leur langue au profit de l’anglais.

Les chiffres publiés par le Centre franco-américain de l’Université du Maine sont éloquents: 67 % des jeunes de 18 à 25 ans de la communauté franco-américaine affirment n’avoir aucune connaissance du français. À l’inverse, seulement 2 % le maîtrisent.

Ces chiffres sont inversés chez les personnes âgées de 60 ans et plus.

Selon Guy Dubé, gérant du Club français de Madawaska, certains changements récents au système d’éducation ont mené à cette assimilation à l’anglais. S’il n’y a plus de retenues pour avoir parlé français à l’école, d’autres incitatifs mèneraient tout de même à l’abandon du français.

«Dans les années 1970, on avait un programme fédéral pour l’éducation bilingue, affirme-t-il. On a eu ce programme pendant quelques années, et les enfants ont bien réussi. Mais après, avec les compressions budgétaires, ce sont souvent les programmes en français qui partaient en premier.»

Le Club français a tout de même réussi à intégrer une classe de maternelle francophone dans la Dr Levesque Elementary School, à Frenchville.

Le tourisme en provenance du Québec et du Nouveau-Brunswick permettrait également de maintenir un certain niveau de français dans le comté d’Aroostook, selon M. Dubé.

«Des fois, je taquine les commis de Bob’s Service Center. Je leur dis qu’ils ont plus appris le français dans ce garage qu’à l’école, parce que les Canadiens viennent faire le plein ici», lance-t-il à la blague.

«ON PARLE FRANÇAIS» DANS LES MAGASINS DE MADAWASKA

Malgré que le fait que le français perd du terrain chez les jeunes, la présence du français dans l’espace public à Madawaska peut surprendre. De nombreux commerces de la rue Principale affichent fièrement «On parle français ici».

Ces affiches sont une initiative du Club français de Madawaska.

«Ça date d’une quinzaine d’années, cette idée, affirme le gérant Guy Dubé. Avec tous les gens qui viennent du Québec et du Nouveau-Brunswick, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Alors on a fait les pancartes et on les a distribués à ceux qui en voulaient.»

La mesure n’est pas que cosmétique. Tous les commerçants rencontrés par l’Acadie Nouvelle parlaient couramment le français.

«Je ne pense pas qu’il y ait un magasin ici où personne ne parle français, affirme Phyllis Levesque, propriétaire de Remenisce, une boutique d’antiquités. Quand quelqu’un entre ici, je dis “allô”, et s’ils me répondent en français, on se parle en français.»

Selon Don Levesque, cela fait partie d’un mouvement collectif entamé il y a une quinzaine d’années au sein de la communauté francophone pour vivre en français dans le comté d’Aroostook.

«Il y a quelques années, plusieurs d’entre nous ont pris l’habitude de dire “bonjour” en premier au lieu de “hi”, affirme-t-il. Et après, s’ils nous répondent en anglais, alors on change de langue.»

«Il y a même un journaliste du Témiscouata qui est allé au McDonald’s à Madawaska, et il m’a dit “je me suis fait servir en français, c’est quelque chose que je ne peux même pas faire à Ottawa”!», ajoute-t-il en riant.