L’argent manque pour sauver le patrimoine religieux acadien

CARAQUET – Si l’exode rural et la dénatalité vident les bancs des écoles, il en va de même pour les bancs des églises du nord de la province. Avec moins de fidèles, les paroisses ont de plus en plus de difficultés financières pour entretenir les églises.

Une réalité que l’évêque de Bathurst a découverte rapidement dans les six premiers mois de son ministère.

«Ma grande préoccupation depuis que je suis arrivé ici, c’est l’exode de la population. Je réalise ça», reconnaît Mgr Daniel Jodoin.

«S’il n’y a pas d’emploi, comment voulez-vous que les familles vivent ici, s’interroge l’évêque de Bathurst. Il y a beaucoup de familles dont les pères se sont expatriés en Alberta ou au Labrador. Mais quelle vie de famille ça fait, ça? À un moment donné, les familles se tannent et déménagent.»

«Je n’ai pas de chiffres précis, mais cela a un impact. S’il y a moins de monde, il y a moins de monde à l’église aussi et les fonds diminuent», poursuit Mgr Jodoin.

Un constat partagé par le père Régent Landry qui s’occupe de cinq paroisses dans la Péninsule acadienne.

«Ça ne va pas en augmentant, je suis là depuis quatre ans et je pense que la diminution du nombre de fidèles est d’environ 5 à 6 %», assure l’homme d’Église qui est confronté au vieillissement de ses ouailles.

«Au niveau de la Péninsule, j’ai les trois paroisses qui ont les moyennes d’âge les plus élevées, Maisonnette, Saint-Léolin et Grande-Anse», précise-t-il.

Avec des paroissiens âgés, les décès vident régulièrement les bancs d’église sans que de nouveaux fidèles viennent les remplacer. Et comme les paroisses dépendent exclusivement du produit de la quête et de l’argent amassé au fil de diverses manifestations, la diminution du nombre de fidèles a des conséquences directes sur les finances des paroisses.

Sans grands moyens financiers, elles se retrouvent confrontées à des difficultés insurmontables quand vient le temps de mener des réparations majeures aux édifices religieux. Un cas de figure qui tend à se répéter, s’inquiète l’évêque de Bathurst.

«Quand les coups durs vont arriver, les paroissiens ne pourront pas les affronter. Tant que ce sont des réparations mineures, de l’entretien, les gens se tiennent encore debout. Ils font des collectes de fonds, des soupers. Mais, si une église a un gros problème de structure et que ça coûte de 2 à 3 M$, il n’y a plus grand-chose à faire.»

Un scénario qui malheureusement s’est déjà produit à plusieurs reprises. En 2006, l’église Notre-Dame-du-Mont-Carmel, à l’est de Bathurst, n’a pu être sauvée de la démolition faute de moyens financiers pour la rendre sécuritaire.

«Elle a dû être détruite, mais cela a été un crève-coeur, les gens en pleurent encore parce que c’était un lieu où ils avaient vécu des moments importants pour leur famille.», dit Mgr Jodoin.

Trois ans plus tard, c’était au tour du presbytère de Pokemouche à être démoli. Le presbytère de Sainte-Rose a lui aussi été détruit. La liste n’est pas close et elle risque de s’allonger, pas seulement dans la Péninsule.

30 000 $ RIEN QUE POUR LE CHAUFFAGE

CARAQUET – Si les paroissiens sont sollicités d’urgence quand survient un coup dur, ils le sont aussi tout au long de l’année pour assurer le financement des opérations courantes. Rien que le chauffage peut représenter des sommes faramineuses.

C’est le cas par exemple à Paquetville qui peut s’enorgueillir d’avoir la plus grande église du Nouveau-Brunswick. Un privilège qui a un prix quand il s’agit de chauffer un édifice pouvant accueillir plus de 1000 fidèles.

«La moyenne annuelle c’est 30 000 $ d’huile», précise le père Régent Landry en expliquant que les paroissiens se mobilisent pour trouver l’argent nécessaire.

«Il y a une collecte annuelle qui se fait à l’automne pour aider à défrayer le chauffage. Quarante-sept personnes vont passer dans les maisons et une lettre circulaire est envoyée par la poste. Les dons sont une source de financement qui n’est pas négligeable, car ça coûte très cher pour chauffer cette grande église qui est tout un monument.»

Il en va de même dans chacune des paroisses.

L’engagement des fidèles est salué par l’évêque de Bathurst. Mais il est bien conscient que cette générosité ne peut pas tout régler.

«Ils donnent beaucoup de leur temps et de leur argent. Mais le problème est qu’il y a des limites à tout. Quand on est 2000 à contribuer et qu’ensuite on est rendus 1000, ce n’est plus la même chose. Surtout que les personnes qui contribuent le plus, celles qui sont plus à l’aise, à un moment elles s’en vont dans les foyers en ville, c’est un problème supplémentaire en milieu rural», souligne Mgr Daniel Jodoin. – PiL

 

Des églises en danger

CARAQUET – Sainte-Marie-Saint-Raphaël, Bas-Caraquet, deux communautés de la Péninsule acadienne qui s’inquiètent, à juste raison, pour l’avenir de leur église patrimoniale qui va se jouer dans les prochains mois.

Dans le cas de Sainte-Marie-Saint-Raphaël, l’église a dû tout bonnement fermer ses portes au début du mois pour des raisons de sécurité. Une situation assez mal vécue par les paroissiens de ce village de l’île Lamèque.

«Ne plus être capable de rentrer dans son église, c’est sûr que ça affecte le monde», témoigne Léolin Duguay.

Âgé de 78 ans, l’homme a toujours vécu à Sainte-Marie-Saint-Raphaël et il se pose des questions sur l’avenir de l’église en bois construite en 1910.

«Elle est en mauvaise état et il y a deux solutions, soit la réparer, soit la démolir. On ne sait pas trop ce qui va arriver. Ici, le village n’est pas grand et la quête n’est pas grosse. C’est l’argent qui manque.»

L’évêque du diocèse de Bathurst se montre un peu plus rassurant.

«On a reçu le rapport des ingénieurs. Elle n’a jamais été aussi bien inspectée. Il y a beaucoup de petites choses qu’on pourra exécuter pour une réouverture prochaine, mais il faudra attendre que les travaux soient terminés et que tout soit sécuritaire», précise Mgr Jodoin.

Il reconnaît néanmoins que l’église n’est pas au bout de ses peines.

«Le gros problème, c’est la fondation qui se désagrège, la pierre au fil des ans s’est dégradée. Il va falloir demander un avis pour savoir combien cela va coûter et voir avec la population si elle est prête à assumer ce coût. Si le prix est raisonnable et avec l’aide des bénévoles, on pourra sauver l’église. Une chance, elle est en bois.»

Une chance que n’a pas l’immense majorité des églises du Nord de la province. Construits en pierre au début du XXe siècle pour la plupart, les édifices ont du mal à résister au climat entre le gel et le dégel et les embruns marins chargés de sel.

L’église de Bas-Caraquet est l’une de celles qui donnent des signes de faiblesse. Son état préoccupe le diocèse de Bathurst.

«À Bas-Caraquet, on a un gros problème de structure, explique Mgr Jodoin, les paroissiens le savent depuis quelque temps. Cela coûterait des millions à réparer, mais la population du village ne peut pas financer. Tant que ça tient, ça va. Pour le moment, c’est sécuritaire. Mais, si un jour les ingénieurs nous disent que c’est problématique et qu’on ne peut plus entrer, alors là on ne pourra pas mettre autant d’argent.»

Une situation que connaît bien Roger Vienneau, le président du comité de gestion de la paroisse de Bas-Caraquet. Le clocher de l’église Saint-Paul a été consolidé et des fissures sur les murs ont été colmatées, mais aucune réparation majeure n’a été réalisée ces dernières années, alors que le besoin se fait de plus en plus sentir.

«On ne peut pas se cacher la tête dans le sable, l’église a besoin de réparations», assure Roger Vienneau.

En 2009, une rénovation majeure avait été chiffrée à plus de 3 millions $. Qu’en sera-t-il demain? La réponse ne devrait plus trop tarder. Une équipe d’ingénieurs a inspecté l’église la semaine dernière. Son rapport est attendu dans les prochaines semaines.

«L’état de la structure, et c’est ça qui nous inquiète le plus, on prévoit que ça va être majeur», indique le président du comité de gestion qui se demande où la paroisse va bien pouvoir trouver les ressources financières pour mener les travaux.

«On a de l’argent pour payer nos factures et les occupations quotidiennes, mais pour une rénovation majeure, tout de suite, on n’a pas les moyens.»

Par le passé, la générosité des paroissiens a déjà été mise à contribution avec succès, mais qu’en sera-t-il demain?

LE GOUVERNEMENT NE SUBVENTIONNE PAS LES RÉPARATIONS

CARAQUET – Si dans d’autres provinces du Canada et dans d’autres pays, les gouvernements contribuent financièrement à la préservation du patrimoine religieux, ce n’est pas le cas au Nouveau-Brunswick.

Le ministère du Tourisme, du Patrimoine et de la Culture a pourtant bien des programmes pour aider à la remise en état du patrimoine architectural du Nouveau-Brunswick. Sauf que les églises ne peuvent s’en prévaloir. La subvention pour les lieux patrimoniaux, par exemple, prévoit que «les restaurations d’églises et de cimetières toujours en usage (…) ne sont pas admissibles».

Si plusieurs dizaines d’églises sont inscrites dans le répertoire des lieux patrimoniaux du Nouveau-Brunswick, cette reconnaissance ne s’accompagne nullement des moyens financiers pour préserver ce patrimoine commun qui fait partie intégrante de l’histoire acadienne.

L’aide des mécènes privés et des grandes entreprises pourrait être une solution ponctuelle, mais pour un programme sur le long terme, les yeux des fidèles se tournent vers le gouvernement.

«Si on démolit les églises, il reste quoi? Seulement des routes et des maisons?», interroge l’évêque de Bathurst. Il est convaincu de l’importance des édifices religieux et pas seulement pour la spiritualité des paroissiens.

«C’est sûr que c’est beau de payer pour des musées, mais une église qui est au centre du village, qui est au bord de la côte et qui attire aussi les touristes, c’est au moins aussi important qu’un musée. Cela fait partie du paysage, de la beauté d’une place.»

Mgr Jodoin est-il près pour autant à demander au gouvernement de changer ses lois pour inclure les édifices religieux? Il laisse le choix de cette croisade à la population.

«C’est un sujet de société, c’est aux gens de décider», reconnaît-il en espérant que la prise de conscience ne se fera pas trop tard.

«Quand il va y avoir de grosses églises patrimoniales en danger, les gens vont se tourner vers le gouvernement et lui demander: est-ce que vous voulez garder votre patrimoine religieux oui ou non? Si c’est non, cela va s’écrouler et devenir des ruines. Si c’est oui, prévoyez des aides financières. Mieux vaut prévoir que d’attendre que ce soit catastrophique. Mais, souvent, les gouvernements attendent une catastrophe pour réagir.»

Un pessimisme que semble partager Denis Landry du Groupe de recherche en patrimoine religieux de l’Université de Moncton, campus de Shippagan.

«Il n’y a pas vraiment de groupe de pression qui a fonctionné pour amener ce dossier-là à l’avant-plan et lui permettre de se rendre à l’Assemblée législative. Tant que cette étape-là ne sera pas franchie, ce sera difficile de faire modifier la loi», pense le professeur d’histoire.

«Cela sera trop tard dans bien des cas, ça l’est déjà parfois. La détérioration se fait rapidement et je ne sais pas où ça va s’arrêter. Il n’y a pas de pression de la communauté en général, car les gens sont moins pratiquants, donc les gouvernements ne ressentent pas cette pression pour agir.» – PiL

Des ingénieurs se sont une nouvelle fois penchés sur le cas de l’église de Bas-Caraquet et de ses problèmes de structure. Leur rapport est très attendu par les paroissiens qui craignent le pire. - Archives
Des ingénieurs se sont une nouvelle fois penchés sur le cas de l’église de Bas-Caraquet et de ses problèmes de structure. Leur rapport est très attendu par les paroissiens qui craignent le pire. – Archives