Lorsque la relève n’est pas au rendez-vous

DALHOUSIE – Tout entrepreneur devrait songer à avoir un plan de succession pour son entreprise. Cela dit, même les plus prévoyants ne sont pas à l’abri d’un échec.

Homme d’affaires prospère à Dalhousie, Jimmy Abud en sait quelque chose. Con­traire­ment à plusieurs entrepreneurs, il a longtemps songé à sa succession et tenté – sans succès – de céder son entreprise afin qu’elle lui survive.

Pendant des années, il a espéré, souvent en secret, que l’un de ses deux enfants reprendrait le magasin familial.

«Comme plusieurs autres jeunes du Restigouche, ils sont partis à l’extérieur de la région afin de poursuivre leurs études. Mais ils sont partis un peu trop longtemps, si bien qu’ils ont pris racine ailleurs», explique-t-il.

Au Restigouche, certaines entreprises familiales ont réussi le passage de la relève. M. Abud fait notamment référence aux familles Landry de Balmoral (ALPA Équipement) et Bernard, à Charlo (Victor Bernard et fils).

«Ce sont des exemples de réussite à ce niveau. J’aurais vraiment aimé être de celles-ci. J’ai dû apprendre à vivre et à me réconcilier avec le fait que mes enfants ne prendraient pas la relève. J’ai donc adopté une autre stratégie afin que mon commerce me survive», ajoute-t-il.

Cette stratégie a consisté à se tourner vers son autre famille, celle de ses employés. Mais ça n’a pas fonctionné là non plus.

«Au départ, on vit cela (la fin de son entreprise) au même titre qu’un décès ou une séparation. On a tellement mis d’effort là-dedans, on ne veut pas que ça meure. C’est douloureux. Mais il faut voir cela avec philosophie. Ce n’est qu’une entreprise après tout. Elle fait partie de ma vie, mais ce n’est pas ma vie. Il faut savoir quand lâcher prise. Pour ma part, j’estime avoir réussi ma vie, réussi ma carrière. Je n’ai pas de regret. J’ai fait mon possible pour que mon entreprise continue et ça n’a pas fonctionné, voilà tout», dit-il.

Toujours détenteur de la franchise de son magasin et de son local au centre-ville de Dalhousie, M. Abud tente maintenant une dernière charge pour donner vie à son commerce. À défaut de pouvoir laisser son entreprise entre les mains de ses enfants ou de ses (anciens) employés, il s’est résolu à se tourner vers les investisseurs de l’extérieur, une tâche qui n’est pas plus facile.

Et pour y arriver, il est prêt à laisser partir l’œuvre de sa vie pour une bouchée de pain.

«Ce que j’offre ici pour un dollar – un commerce, un nom (Magasin Abud), une clientèle, un service de mentorat -, ça a pris une vie entière à construire. Il n’y a pas de meilleure affaire en ce moment au Restigouche, selon moi», estime M. Abud, qui, pourtant, ne croule pas sous les offres.

«Pour être un bon entrepreneur, l’ingrédient numéro un, selon moi, c’est la passion. Le reste, ça s’apprend, mais il faut au départ aimer ce que l’on fait. Malheureusement, les gens optent trop souvent d’aller vivre cette passion dans les grands centres», déplore-t-il, soutenant qu’on peut très bien réussir en région.

UN PROBLÈME, MAIS AUSSI UNE OPPORTUNITÉ DANS LE RESTIGOUCHE
CAMPBELLTON – Plusieurs entrepreneurs restigouchois à l’aube de la retraite font face à un problème de taille: qui prendra les rênes lorsque l’heure de la retraite sonnera?
Mercredi dernier, le Centre d’Entrepreneurship du Restigouche tenait son premier banquet hommage dans le cadre de la semaine de la PME.
Si l’organisme visait avec cet événement l’adoption d’un ton plus positif afin de changer l’image de la région, un fait demeure, la situation économique au Restigouche est toujours précaire. Un fait particulièrement alarmant a d’ailleurs été décelé par l’organisme au cours des derniers mois, soit le manque de relève aux entrepreneurs existants.
Une étude mise en branle au début de l’année dans le cadre d’un projet-pilote a révélé que de nombreuses entreprises de la région risquaient en effet de devoir fermer leurs portes au cours des prochaines années, faute de relève.
Jusqu’à présent, 426 entrepreneurs – donc un peu plus du tiers des PME de la région – ont été sondés sur la question de leur relève. De ce nombre, 308 ont confié ne pas avoir de plan de retraite. Pire, 82 ont indiqué qu’ils devraient tout simplement fermer boutique au cours des sept prochaines années, par manque de relève.
«C’est un problème très grave. Mais d’un autre côté, c’est aussi une opportunité en or pour les jeunes d’ici – et même d’ailleurs – qui voudraient se lancer en affaires», explique Mme Thériault-Guitard, directrice générale du centre.
«Notre population vieillit, c’est un fait. Et ce que notre étude démontre c’est que la relève se fait de plus en plus rare et que plusieurs entreprises devront fermer leurs portes à cause de cela. On doit donc se préparer en conséquence et planifier la relève. Ça signifie inciter les gens d’affaires à faire leur devoir, à penser à ce qu’ils feront de leur commerce l’heure de la retraite arrivée», explique-t-elle.
La problématique qu’engendre le manque de succession va d’ailleurs au-delà de la fermeture du commerce. Cela affecte non seulement la communauté qui subit une perte de services, mais également les propriétaires mêmes de ces entreprises, car plusieurs d’entre eux se fient sur les profits de la vente de leur entreprise comme revenus pour leur retraite. – JFB

MISER SUR LA JEUNESSE
CAMPBELLTON – Pour le Centre d’Entrepreneurship du Restigouche, une partie de la solution consiste à aller dans les écoles instruire les jeunes aux possibilités d’affaires existantes et qui se présenteront à eux.
«Il faut donner l’information à nos jeunes pour qu’ils soient conscients des possibilités et les convaincre de rester – ou de revenir – dans la région pour prendre la relève à nos entrepreneurs», dit Mme Thériault-Guitard.
Cette vision est partagée par Melissa Irvine, agente d’Entrepreneuriat Jeunesse.
«Les jeunes constituent les futurs employés, mais aussi les futurs employeurs. C’est pourquoi l’on travaille avec beaucoup de vigueur auprès de cette clientèle.
Parents et entrepreneurs ont également une responsabilité en encourageant les jeunes à rester ici, et non à leur dire qu’ils doivent absolument quitter la région pour avoir du succès. Car c’est faux. Et les entrepreneurs que l’on a avec nous lors du banquet sont tous des preuves que l’on peut réussir chez nous», souligne-t-elle.
Le projet-pilote du Centre d’Entrepreneurship du Restigouche se terminera en janvier. On espère alors avoir porté l’échantillonnage des entreprises à plus de 500. D’ici là, des rencontres d’information destinées aux entrepreneurs aux prises avec des problèmes de relève auront lieu en novembre à différents endroits dans la région. – JFB