Diriger une maison d’édition: un pari «un peu fou»

MONCTON – Si la plupart des éditeurs acadiens entendent demeurer en poste pour encore plusieurs années, il reste qu’ils commencent déjà à songer à leur succession. Un défi d’autant plus grand pour cette industrie en pleine mutation.

L’industrie du livre en Acadie, comme ailleurs au pays, vit des bouleversements. Membre de deux associations nationales d’éditeurs, le directeur général des Éditions Perce-Neige, Serge Patrice Thibodeau, souligne que les ventes de livres au Canada, tant du côté anglophone que francophone, sont en chute libre depuis 2009.

«C’est irréaliste dans nos prévisions budgétaires d’imaginer plus de 5 % d’augmentation de ventes. Toute de suite, le milieu de l’édition est fragile. Par exemple, comme il n’y a pas beaucoup d’imprimeries, les coûts d’impression sont élevés», a affirmé Serge Patrice Thibodeau, précisant que la planification de la relève dans ce contexte pourrait s’avérer encore plus difficile.

Celui qui est aujourd’hui âgé de 54 ans a repris la direction des Éditions Perce-Neige il y a neuf ans. Il s’est donné comme mission d’assurer une relève à l’organisme. Bien que peu de jeunes s’intéressent à l’édition, il a réussi à recruter des bénévoles qui pourront un jour le remplacer.

Comme la plupart des directeurs de maisons d’édition, Serge Patrice Thibodeau travaille seul et il est appuyé par une équipe de sous-traitants pour les divers projets en cours. Perce-Neige est un organisme à but non lucratif géré par un conseil d’administration.

Serge Patrice Thibodeau précise que pour les maisons d’édition commerciales où le succès de l’entreprise dépend essentiellement du succès des ventes, le défi est encore plus grand.

Faire paraître un livre coûte au minimum 5000 $, en incluant les salaires, les frais de graphisme, de distribution, d’impression et d’expédition.

«J’essaie de rendre le métier attrayant pour les plus jeunes. Je me donne cinq ans pour former quelqu’un. J’ai quand même un certain âge et dans 10 ou 15 ans, j’aimerais tirer ma révérence, même si une fois qu’on est dans le monde de l’édition, c’est difficile d’en sortir parce que c’est aussi un métier valorisant et gratifiant», a expliqué M. Thibodeau.

Le directeur et fondateur des Éditions de la Grande Marée, à Tracadie-Sheila, Jacques P. Ouellet, qui célèbre cette année ses 20 ans de carrière en édition, pense souvent à la relève, mais ses espoirs sont minces. Ses quatre enfants exercent d’autres professions.

«II y aurait peut-être la dernière qui serait intéressée, mais il faudrait que le chiffre d’affaires soit intéressant et ça lui prendrait un mentor pour quelques années. Presque tous les jeunes qui terminent leurs études s’en vont. Les seules personnes qui restent au Nouveau-Brunswick sont celles à la retraite ou à la veille de prendre leur retraite. Ça prend vraiment quelqu’un qui est passionné, déterminé et un peu fou sur les bords pour faire marcher une entreprise comme ça», a indiqué Jacques P. Ouellet, qui ne songe pas à vendre son entreprise pour l’instant.

«En 20 ans, j’ai presque mis 600 000 $ dans cette entreprise, donc, je ne peux pas vendre ça pour 40 000 $. Il n’y a pas de relève à moins qu’il y ait un ange qui descende de quelque part avec les poches bourrées d’argent», a-t-il exprimé.

À la tête des Éditions Bouton d’or Acadie depuis plus d’un an, Marie Cadieux et Louise Imbeault ont entrepris des démarches pour assurer la succession de leur entreprise, même si elles n’ont pas l’intention de passer le flambeau avant plusieurs années. Elles ont embauché un stagiaire par le biais d’une subvention fédérale.

«C’est certainement une préoccupation dans toute l’industrie parce qu’il faut être un peu fou pour faire ça. Dans le cas de maisons littéraires, ce sont des entreprises qui ne vivent pas richement et qui demandent énormément de travail et de suivi, surtout pour une maison comme la nôtre qui assume tous les risques. C’est quasiment une vocation», a commenté Marie Cadieux.

Selon elle, le processus menant à une relève est long et les éditeurs doivent être disposés à partager leurs connaissances. On ne peut pas s’improviser éditeur, c’est un métier qui s’apprend.