Une journée avec deux pêcheurs de homard

NDLR: Ce reportage a été écrit le 15 mai 2014.

«C’est une belle vie, non?» me lance Bertrand Blanchard le capitaine du Ti-Maguy en ouvrant les premiers casiers de la matinée où quelques homards se sont laissé prendre. Le soleil n’est pas encore levé et c’est plus une affirmation qu’une question de la part de ce pêcheur d’expérience qui m’en offre une nouvelle, celle de partager au large de Caraquet la journée d’un équipage de pêcheurs de homard.

L’occasion m’est donnée de les suivre, lui et son homme de pont Camille Albert, dans ce qui fait leur quotidien sur l’eau et pas seulement à quai ou au fil des manifestations quand micros et caméras sont braqués sur les pêcheurs pour des questions sur les prix, la taille du homard, le nombre de trappes ou l’état des glaces.

Sans prétendre, après 7 heures passées à bord du Ti-Maguy, maîtriser toutes les subtilités de la pêche au homard, j’ai découvert l’envers du décor avec des pêcheurs comme il y en a partout sur les côtes acadiennes, des hommes vaillants, mais surtout fiers de ce métier qu’ils aiment.

Et il faut l’aimer ce métier, car ce n’est pas toujours une partie de plaisir. La saison du homard n’a beau durer que deux mois, ces semaines-là sont bien remplies et réservent parfois des surprises. «Une année, on a même eu une tempête de neige en pleine mer», m’assure Camille Albert qui préfère, et de loin, la fin de saison au début en mai où «il fait encore frette».

La routine est immuable ou presque. Sept jours sur sept, du moins quand le temps le permet, l’équipage du Ti-Maguy quitte le quai de Caraquet à 5 h du matin pour aller relever les 300 casiers qui ont été mis à l’eau, par lignes de six, pour piéger le homard.

Les trappes sont disposées au fond de la baie des Chaleurs en 50 points différents dont les coordonnées sont un peu le fonds de commerce de tout pêcheur. Savoir où poser ses trappes est la principale garantie d’une pêche fructueuse. Ce savoir n’est pas inné et s’acquiert avec le temps.

«Ça prend de l’expérience, trois ou quatre ans pour sûr. Tu essaies toutes sortes de choses», explique Bertrand Blanchard qui pêche depuis une trentaine d’années. Des casiers qui remontent vides, ça arrive? «Oui, quand tu ne sais pas où les placer. Il faut savoir s’organiser», répond le capitaine du Ti-Maguy.

Un coup d’œil sur son GPS lui permet de repérer où sont ses casiers, même quand la brume se lève comme vendredi matin pour rappeler qu’en mer le temps change très vite.

«Il faut que tu sois bon. Moi je ne suis pas l’un des meilleurs, il y en a qui arrivent toujours au quai avec 150 ou 200 livres de plus que les autres», reconnaît le capitaine avec humilité.

Toute l’expérience du monde n’empêche pas certaines déconvenues, comme quand après avoir remonté une dizaine de casiers, la cale ne se remplit pas aussi vite que voulu sous le ricanement narquois des mouettes qui virevoltent autour du bateau.

«On doit bien rejeter la moitié de ce qu’on pêche», m’assurent les deux hommes de mer. Les homards femelles, quand les œufs sont visibles sous la queue, sont aussitôt relancés en mer. Les plus petits homards suivent le même chemin. Le coup d’oeil est sûr, même si en cas de doute une règle graduée permet de prendre la mesure entre l’oeil et la base de la tête pour vérifier si le homard répond bien aux normes de la saison (76 mm pour le petit homard et 81 mm pour le gros).

«Ça peut te coûter cher si les gardes-côtes te pognent avec ça, ils ne rigolent pas», me lance Bertrand Blanchard en lâchant par-dessus bord un tout petit homard dont l’heure n’avait pas sonné.

Les heures justement filent. Elles s’écoulent, rythmées par les mêmes gestes répétés casier après casier. Le moteur ralentit pour permettre à l’homme de pont de saisir au passage une bouée aux couleurs du bateau, la corde est rapidement mise sur un treuil pour remonter les casiers qui sont ouverts sur le bastingage. Une fois vidées, un nouveau morceau d’appât installé, les trappes repartent rapidement à l’eau.

Malgré l’apparente monotonie, le capitaine ne s’imagine pas être ailleurs. «Je n’ai jamais connu autre chose. Je n’ai pas de boss, je suis en mer, heureux. Si je dis qu’on ne sort pas, alors on ne sort pas. C’est ça la liberté. Tu as vu ça, la pêche au homard ce n’est pas quelque chose qui est dur, c’est rien que deux mois par année. Quand tu aimes ça, ce n’est pas dur.»

Après plus de six heures de pêche, le Ti-Maguy retrouve le quai de Caraquet pour décharger ses prises et son journaliste embarqué, habitué à des mers plus chaudes.

«Aujourd’hui ce n’était pas une très bonne journée, reconnaît le capitaine, une bonne journée c’est 500-600 livres. Là, ça tourne autour de 425 livres. On va se reprendre demain, c’est ça la pêche. Demain, je pense que ça va être mieux.»

UN TRAVAIL D’ÉQUIPE

Bertrand Blanchard et Camille Albert travaillent ensemble cette année pour une septième saison et cela se ressent. Entre le capitaine et son homme de pont, chacun sait précisément ce qu’il a à faire.

Avoir un bon homme de pont c’est primordial, assure le capitaine du Ti-Maguy qui travaille lui avec un seul. «Les autres capitaines en ont trois ou quatre parfois, mais je préfère pêcher à deux. Je dois être l’un des rares à travailler juste à deux. C’est plus d’ouvrage, mais ça paye plus; il faut que ça marche bien pour tous les deux», explique Bertrand Blanchard. (NDLR: Son fils Guillaume s’est joint à l’équipe depuis).

Dans son cas, c’est donc encore plus important de bien choisir.

«Si tu choisis quelqu’un qui ne veut pas travailler, tu vas travailler en double à sa place. Ils restent chez eux ceux qui ne veulent pas travailler.»

«C’est un bon capitaine», reconnaît Camille Albert alors que le capitaine repart dans la cabine pour relancer le moteur.

Des histoires de capitaine et d’hommes de pont, il en aurait à raconter en masse. Comme ces deux gars sur un autre bateau qui ont juste pêché deux jours avant de quitter le navire à cause du caractère du capitaine.

Quand tu dois passer 7 heures par jour, 7 jours sur 7, en tête à tête avec la même personne, il vaut mieux que cela se passe bien.

«Il y en a, sur certains bateaux qui ne se parlent pas, ça doit être long en tab…», rigole l’homme de pont.

Les gestes sont précis, la mécanique bien huilée. Alors que le bateau a quitté le quai de Caraquet depuis seulement quelques minutes, Camille Albert s’affaire déjà à préparer les appâts. Des maquereaux que l’équipage du Ti-Maguy a pêchés au lieu d’utiliser les boîtes toutes prêtes qui sont vendues sur les quais.

«Je préfère faire ma boîte moi-même, je dois sauver plusieurs milliers de dollars. C’est sûr que c’est plus d’ouvrage, il faut le pêcher, le ramener, le geler et tu le ramènes ensuite sur le bateau», explique Bertrand Blanchard.

Les premiers casiers relevés, Camille Albert ne perd pas de temps. Il empoigne une pince qui lui permettra d’attacher avec un élastique les pinces des gros homards.

«C’est pour ne pas qu’ils se brisent entre eux autres. Il y a des places où ils n’en mettent pas d’élastique.»

Une preuve de plus que les homards ne naissent pas avec un élastique au bout des pinces…

LA PÊCHE N’EST PAS TOUJOURS UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Si dans la plupart des cas, la pêche est souvent une histoire de famille, cette règle a aussi ses exceptions. C’est le cas de Bertrand Blanchard.

«Moi, mon père était dans la mécanique et je pêche depuis l’âge de 16-17 ans», explique le capitaine du Ti-Maguy. Il espère que son fils pourra prendre la relève le moment venu. «J’ai un garçon qui travaille dans l’Ouest et éventuellement c’est lui qui va avoir le bateau (…) quand il prendra sa retraite, il veut pêcher le homard.» (NDLR: Son fils Guillaume s’est joint à l’équipe depuis).

La question de la relève vient naturellement sur le tapis. «Ici, à Caraquet, on est juste 23 pêcheurs, avant ça on était quoi, le double? Il n’y en aura plus d’autres», pense le capitaine. Selon lui, le prix des licences a désormais atteint un tel niveau que ça décourage ceux qui seraient tentés par l’aventure.

Le rêve est devenu inaccessible pour beaucoup de jeunes, constate Bertrand Blanchard.

«Ce n’est pas une question que les jeunes ne veulent pas, mais le prix des licences est rendu assez haut qu’il n’y a plus personne qui peut en acheter, c’est maintenant 350 000 $ – 400 000 $. C’est pour ça que plus personne ne peut se lancer là-dedans.»

Pêcheur comme son père et son grand-père avant lui, Camille Albert partage la même analyse.

«Les jeunes, ils partent dans l’Ouest, c’est plus payant. Les seuls jeunes qui vont prendre la relève ce sont ceux dont les parents ont déjà une licence (…) ils les forment et l’hiver ils vont à l’École des pêches. Après, la licence sera à eux autres.»