Antonine Maillet: «J’ai fait passer de l’oral à l’écrit l’histoire d’une langue et d’un peuple»

MONCTON – William Faulkner, Marcel Proust et Gabriel Garcia Marquez sont ses idoles. Jeudi soir, la grande dame de la littérature acadienne a fait don d’une grande partie de son œuvre à l’Université de Moncton. Mais Antonine Maillet est un patrimoine vivant qui n’a pas fini de nous réserver des surprises.

Elle pourrait parler de son art et de son amour pour la langue française pendant des heures. D’ailleurs, elle a bien failli le faire. Quand elle est sur sa lancée, Antonine Maillet est intarissable. La passion qui l’anime la galvanise, et donne à ce petit bout de femme une énergie hors du commun.

En décidant de léguer le manuscrit original de son roman Pélagie-la-Charrette, récompensé par le prestigieux Prix Goncourt en 1979, ce n’est pas par hasard que Mme Maillet a choisi l’Université de Moncton plutôt que les archives d’Ottawa ou de Québec. Pour elle, cela allait de soi, et elle encourage tous les écrivains acadiens à suivre son exemple.

«Tout le patrimoine acadien, il faut qu’il aille quelque part, a-t-elle martelé. Or, comme nous n’avons pas d’archives nationales officielles, parce que nous n’avons pas de pays, ça va aller à l’institution qui représente la continuité, qui est la garante même de la préservation de nos valeurs, de nos trésors.»

La France, dont on célèbre cet été le demi-siècle de l’installation du consulat à Moncton, a été étroitement associée à l’événement. N’est-ce pas son plus fameux prix littéraire qui a permis à Pélagie de rayonner à travers le monde? Antonine Maillet en parle avec ferveur.

«J’ai fait passer de l’oral à l’écrit l’histoire d’une langue et d’un peuple. J’écrivais une page de l’histoire de France à l’étranger. La France reconnaissait qu’elle n’était pas qu’hexagonale, elle était beaucoup plus que ça.»

Le consul général de France, Vincent Hommeril, a rendu hommage à celle qui, donnant ses lettres de noblesse à la littérature acadienne, est devenue une légende vivante. 

«L’Acadie est le premier rameau français qui a fleuri sur le sol américain. Ce rameau, Antonine, vous l’avez fait grandir et fleurir. Avec vous, l’Acadie a un visage, une voix, une plume», a proclamé le diplomate.

Des mots qui sont familiers à Antonine Maillet. Invitée cinq fois sur le plateau d’Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot qui fit les belles heures de la télévision française, la gardienne de la mémoire acadienne y a livré un vibrant message à la France et aux Français.

«Je viens vous offrir ce que vous nous avez laissés emporter ailleurs, transplanter ailleurs, germer ailleurs, et je reviens vous le rendre. Et ça, c’est les 100 000 mots de Rabelais. Racine, qui vient un siècle après, a écrit toute son œuvre avec 5000 mots. Où sont passés les
95 000 autres?  En Acadie…»

LA FAUTE À MALHERBE… ET AUX JOURNALISTES !

Le saviez-vous? Antonine Maillet a failli gagner le Prix Goncourt en 1977 pour son roman Les Cordes-de-bois. Il s’en est fallu d’un cheveu. Le président du jury a été obligé de départager une égalité des votes de 5 à 5. Son vote déterminant a fait pencher la balance en faveur du Français Didier Decoin, pour John l’enfer.

«Il a dit une phrase qu’il a regrettée par la suite, car les journalistes l’ont relevée: on ne peut pas donner le Prix Goncourt à une œuvre écrite dans la langue d’avant Malherbe.»

Le roman Les Cordes-de-bois n’a pas eu le Goncourt, car il n’était pas écrit en français suffisamment moderne. C’était reculer pour mieux sauter, et tracer la voie à Pélagie-la-Charrette.

«Quand j’ai eu le Goncourt pour Pélagie, ce n’est pas que c’était mieux écrit ou écrit différemment, c’est simplement parce que le président du jury avait eu sa leçon. Les journalistes lui avaient passé un savon, et ça entre en ligne de compte.»

«LA MODESTIE, C’EST PAS UNE DE MES QUALITÉS DOMINANTES»

À plusieurs reprises, la mère de la Sagouine et de Pélagie a déclenché l’hilarité du public avec son sens de l’humour, de l’autodérision, et ses traits d’esprit. Florilège.

«La modestie, c’est pas une de mes qualités dominantes.»

«Je suis vraiment très touchée. Vous pensez que c’est normal, tout ce qui arrive, mais ce n’est pas du tout normal. Les écrivains qui reçoivent tant d’hommages pour un seul livre, ou deux livres, ou même cinquante, ben… ils seraient gonflés de leur importance. Je le suis!»

«Je descends directement de Charlemagne. Charlemagne était le fils de Pépin le Bref, qui était le fils de Charles Martel. Martel, Marteau, Maillet, c’est toute pareil!»

«Les Acadiens n’ont pas de gouvernement acadien. On en a presque eu un avec Louis Robichaud, mais enfin, on n’est pas un pays. Et c’est tant mieux!»