Contes et chansons archivés: un pont entre les générations d’Acadiens

Si l’on fredonne aujourd’hui l’air de la pièce Le jardinier du couvent, lorsque 1755 la chante en concert, c’est avant tout grâce au travail acharné d’archivistes et d’historiens. On leur doit une fière chandelle, selon les universitaires Ronald Labelle et Robert Richard. L’Acadie Nouvelle les a rencontrés lors d’un colloque organisé dans le cadre du Congrès mondial acadien. 

Cette chanson est aujourd’hui un grand classique du répertoire acadien. Combien de fois des milliers de personnes ont-elles chanté en chœur «venez tous, jeunes filles et garçons, je vais vous chanter une chanson» afin d’accompagner 1755?

On oublie parfois que sans le boulot du père Anselme Chiasson et du père Daniel Boudreau, qui ont inclus ces paroles dans une recension de pièces traditionnelles publiée en 1972, on ne s’en souviendrait sûrement pas aujourd’hui. 

«1755 n’aurait jamais chanté cette chanson si elle n’avait pas été recueillie par des folkloristes», explique le professeur agrégé de français et d’études acadiennes à l’Université du Cap-Breton, Ronald Labelle. 

Les pères Chiasson et Boudreau, deux artisans de la mémoire, ne sont toutefois pas les seuls à avoir contribué à sauvegarder le patrimoine oral acadien. 

Ronald Labelle dit que des gens comme Geneviève Massignon et Helen Creighton ont aussi joué un grand rôle afin de s’assurer que les aînés acadiens n’emportent pas leurs chansons et leurs contes avec eux dans la tombe au cours du XXe siècle. 

Genevière Massignon, une Française, a parcouru les régions acadiennes à vélo pendant plusieurs mois en 1946 pour enregistrer de nombreux contes et chansons traditionnels, tandis que Helen Creighton a archivé des milliers de bribes de la culture de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick pendant des décennies. 

«Si on a conservé pas mal de choses dans les archives, c’est parce qu’il y a du monde qui croyait qu’il était important de le faire, et avec très peu d’appuis.»

C’est avant tout grâce au travail d’une poignée de pionniers que les chercheurs et les artistes d’aujourd’hui peuvent plonger dans les archives, dit Ronald Labelle. 

«C’est l’œuvre d’individus. C’était souvent des gens qui faisaient ça à leur compte, surtout dans les premiers temps, dans les années 1940, 1950, 1960.»

En attendant que l’on s’y intéresse, les archives sont là. Robert Richard, archiviste en ethnologie acadienne au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson de l’Université de Moncton, affirme qu’elles n’attendent que d’être dépoussiérées pour reprendre vie. 

«Les archives sont des documents dormants, des documents historiques. Ils ne sont pas vivants jusqu’à ce que quelqu’un les ouvre, les lise, les écoute et les fasse revivre en faisant des soirées de conte ou en reprenant des chansons comme l’ont fait de nombreux groupes acadiens tels que Vishten et 1755», dit-il. 

Et le travail des folkloristes et des historiens n’a pas servi qu’aux chanteurs. Depuis plusieurs années, on constate une renaissance du conte en Acadie. Cette nouvelle vague n’aurait sûrement pas été pareille sans les enregistrements audio, notamment ceux du père Anselme Chiasson, selon Ronald Labelle. 

Il indique que les nouveaux conteurs peuvent aujourd’hui s’en inspirer et mieux saisir dans quelle tradition orale s’inscrivent leurs histoires, même s’ils n’ont jamais rencontré les conteurs d’antan. 

 «Même si aujourd’hui tu ne peux pas avoir le contact personnel avec le conteur, si tu vas dans les archives et que tu écoutes sa voix, tu entends vraiment comment ce conte devrait être raconté. C’est beaucoup mieux que de lire un conte dans un livre.»