Crise d’anti-bilinguisme: «On est devenus paresseux dans la défense de nos droits»

Dans la Rome antique, quand le peuple grondait, l’empereur commandait des jeux et, pour un temps, on oubliait la famine et l’impôt. Au Nouveau-Brunswick, l’annonce des prochains Jeux de la Francophonie 2021 à Moncton-Dieppe a nourri une vague d’anti-bilinguisme. La population est-elle mécontente?

 

«Quand ça va mal, souligne le chroniqueur Bernard Richard, avec le chômage, le déficit provincial et la fermeture de services, on cherche des boucs émissaires. Et pour un petit nombre de personnes, le bilinguisme signifie le dédoublement de services et de dépenses.»

Selon l’ancien ombudsman du Nouveau-Brunswick, le fait de tenir des Jeux de la Francophonie dans une période de restrictions budgétaires peut faire sourciller. «Ça va peut-être coûter un plus cher aux contribuables, mais pas au point de générer les commentaires qui ont été écrits.»

Ce qui heurte Bernard Richard est l’intensité des émotions. «On écrit que c’est dommage que les Acadiens n’aient pas tous été déportés. Si on faisait des commentaires semblables envers d’autres minorités, ce serait inacceptable. Il y a une marge entre débattre de politiques linguistiques et publier des propos haineux.»

Les commentaires visent aussi la commissaire aux langues officielles Katherine d’Entremont, l’avocat Michel Doucet, la dualité linguistique en santé et en éducation (les autobus bilingues des écoles).

Qui se plaint? Des centaines de citoyens dans la section des commentaires de CBC New Brunswick, des députés conservateurs, des auteurs de lettres et de pétitions sur internet.

Qui est invité à intervenir? Le premier ministre, le ministre des Langues officielles, le chef de l’Opposition du N.-B., la ministre du Patrimoine canadien, le président et l’ombudsman de Radio-Canada.

Qui défend les francophones? L’ombudsman du N.-B. Charles Murray et un groupe de 120 cosignataires, dont Bernard Richard, d’une lettre de Michel Doucet adressée à la CBC.

«On sait qu’il existe un fond d’intolérance au bilinguisme dans la province, commente Bernard Richard. C’est clair qu’il faut faire attention et on a une responsabilité d’exercer une certaine modération. Mais la revendication de nos droits reconnus demeure nécessaire.

«Pour moi, l’approche acadienne est déjà modérée, précise-t-il. Ce qui a changé n’est pas la façon de revendiquer. C’est qu’avec les médias sociaux, on peut écrire n’importe quoi sans s’identifier.»

Le professeur d’histoire à l’Université Laurentienne (Sudbury), Joel Belliveau, va plus loin. «La recherche d’économies a pu jouer un rôle déclencheur. Mais le contexte s’assombrit depuis plus longtemps que ça.»

«Depuis les années 1970, on a surfé sur des droits qui ont été acquis politiquement, souligne l’historien. Tous les décideurs acadiens du temps ont fait un travail incroyable pour convaincre les anglophones du bien-fondé des droits, par exemple en éducation.»

«Depuis 30 ans, on est devenu un peu paresseux dans la défense et la justification de nos droits, surtout dans l’espace public et médiatique, ajoute Joel Belliveau. Les anglophones ont peut-être oublié pourquoi c’est nécessaire tout ça. Et ils ont parfois des griefs légitimes.»

«On est une minorité et les compromis sont difficiles, soutient-il. Des fois, il faut aller en cour. Mais on a un peu abdiqué. On a orienté notre militantisme vers les tribunaux. Beaucoup des gens dénoncent la judiciarisation de nos demandes. On est devenus de plus en plus catégoriques à cause de nos victoires. Ce n’est pas une question d’abandonner tout, mais de renouer avec l’art de la diplomatie.»

Le professeur note que la francophonie canadienne a reçu un message dans ce sens, lors de récentes défaites devant la Cour suprême. «On sent que le vent commence à tourner. Peut-être que le fondement de nos droits est en train de disparaître. Un juge dissident dans une récente cause s’est adressé aux communautés francophones en disant: si vous voulez vos droits, allez les chercher, sortez dans l’espace public et négociez.»
encadré

Extrait de la lettre du 9 mars au directeur des médias numériques de CBC
«La diffusion de commentaires haineux et irrespectueux envers les francophones sur le site internet de CBC New Brunswick a pour effet de semer la discorde entre les deux groupes de langues officielles. Voilà pourquoi nous nous permettons aujourd’hui de faire appel à votre sens de l’éthique et à votre mission en tant que diffuseur national afin de trouver une manière de mieux modérer ce type de commentaires sur votre site web.»
BDV

Le professeur Joel Belliveau, de l’Université Laurentienne, est parmi les quatre finalistes du Prix du Canada en sciences sociales 2016 pour son ouvrage intitulé Le «moment 68» et la réinvention de l’Acadie, publié aux Presses de l’U d’Ottawa. – Gracieuseté: U Laurentienne