L’histoire méconnue des Acadiens d’Haïti

L’exil des Acadiens sur l’île de Saint-Domingue semble disparu des mémoires. Un film documentaire tentera de faire découvrir ce passage de l’Histoire tombé dans l’oubli.

En 1764, la France envoie un groupe de réfugiés acadiens s’établir à Saint-Domingue, dans sa partie occidentale qui est depuis devenue Haïti. Fraîchement arrivés de leur exil sur la Côte Est américaine (Philadelphie, Caroline du Sud, Massachusetts ou New York), ils désirent réintégrer l’empire français plusieurs années après la déportation.

Environ 400 Acadiens débarquent au Môle Saint-Nicolas, situé à l’extrême ouest de l’île, et sont chargés d’y installer des plantations. La région est désertique, mais revêt une importance capitale pour l’armée française, explique l’historien Christopher Hodson.

«C’est un endroit stratégique qui permettait de surveiller le passage entre Cuba et Saint-Domingue. L’idée était de créer une colonie de fermiers acadiens autosuffisante pour que la flotte française puisse couper la navigation vers la Jamaïque si besoin», mentionne-t-il. Auteur de The Acadian Diaspora, Christopher Hodson enseigne à l’Université Brigham Young, dans l’Utah.

Les dirigeants français craignent la révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue et voient donc d’un bon œil l’établissement de nouveaux arrivants blancs.

«C’est cette idée que les Caraïbes avaient besoin de plus de colons blancs qui a mené les Français à amener des Acadiens à Saint-Domingue. Ils sont vus comme de parfaits colons: vertueux, patriotiques, prêt à se sacrifier plutôt que d’abandonner leur allégeance à la France.»

Mais ce qui devait se transformer en colonie agricole prospère a rapidement tourné au désastre. Les Acadiens supportent très mal le climat tropical, sa chaleur et son humidité. Nourris essentiellement de biscuits fournis par l’administration coloniale, ils souffrent également de malnutrition.

Le sol se révèle peu cultivable et l’eau fraîche se fait rare. Dès l’été 1764, la plupart tombent malades. Six mois plus tard, leur nombre est réduit de moitié.

«Ce qui a été décrit comme un village de parfaits fermiers blancs ressemblait plus à un camp d’hôpital, ou s’entassent les morts, les mourants et les malades», raconte M. Hodson.

Un fonctionnaire en visite ne put que constater les conditions de vie déplorables sur place.

«Il trouva des hommes épars, sans-abri, mourants en grand-nombre sous des buissons, abondamment pourvus de biscuits et de vivres salés qu’ils ne pouvaient manger ainsi que d’outils dont ils n’étaient pas en état de se servir», décrit Moreau de Saint-Méry, historien de l’époque natif de la Martinique.

Dès 1765, les survivants commencent à quitter le Môle Saint-Nicolas pour s’installer ailleurs sur l’île ou pour migrer vers la Louisiane. Dans cette dispersion, certains finiront marchands, navigateurs ou même esclavagistes.

Il ne reste plus grand-chose du passage des Acadiens à Haïti. – Gracieuseté
Il ne reste plus grand-chose du passage des Acadiens à Haïti. – Gracieuseté

Regard d’Akadyèn

Née dans la Péninsule acadienne de parents haïtiens, Mélisandre Gibbs a grandi à Shippagan. Elle travaille depuis plusieurs années sur un projet de film documentaire intitulé Akadyèn (Acadienne en créole), récemment soutenu par la compagnie de production Cheminée Deux de Montréal.

Le scénario mêle son histoire personnelle à la grande Histoire. La jeune réalisatrice s’adressera à sa grand-mère défunte enterrée en Acadie pour lui raconter le périple de ces exilés acadiens.

«J’ai grandi en pensant que les deux communautés ne partageaient rien d’autre qu’une langue mâtinée de vieux français; en fait, elles partagent toute une histoire», indique Mélisandre Gibbs.

En août dernier, elle est partie en repérage au Môle Saint-Nicolas, à la recherche de traces. À l’aide d’archives et d’une carte du 18e siècle, elle a pu découvrir d’anciens emplacements de maisons acadiennes. Aucune construction ne subsiste cependant.

«C’est une histoire qui est en train de disparaître des mémoires. J’ai découvert que cette histoire n’est pas restée dans la mémoire humaine, mais reste présente dans le tracé des rues du Bourg. Ce qui reste surtout ce sont des vestiges historiques et des lieux.»

Avec ce projet en développement, l’Acadienne d’origine haïtienne compte attirer l’attention sur cet héritage commun.

«Ce qui m’a frappé, c’est l’oubli de ce passage des Acadiens. Ce qui m’intéresse, c’est de retourner la terre, de retrouver les liens qui n’existent plus. Ça sera aussi l’occasion de parler de la question de l’esclavage qui reste un thème encore très tabou dont on parle très peu…»

L’épisode des Acadiens à Saint-Domingue est resté assez bref et peu de bâtiments ont été construits. La communauté n’a pas duré, ce qui explique pourquoi l’héritage des Acadiens demeure très mince, voire inexistant sur place.

À partir de 1791, la révolution dévaste l’île et force presque toute la population blanche à quitter Haïti.

«On ne sait pas très bien ce qu’ils sont devenus ensuite», reconnaît Christopher Hodson.