Exclusif: Emploi pour anglophones de naissance seulement

Un homme de Saint-Antoine s’estime victime de discrimination linguistique par une compagnie de Moncton. Green LED Lighting Solutions exige que le candidat à son offre d’emploi soit de langue maternelle anglaise.

Marcel Richard épluchait les petites annonces sur internet lorsqu’il pensait avoir trouvé l’emploi idéal: gérant de territoire pour les ventes, pour une entreprise se spécialisant dans la vente de lumières diode électroluminescente.

Le détenteur d’une maîtrise en administration de l’Université de Moncton pensait avoir toutes les qualifications requises pour satisfaire les exigences de l’emploi.

Il allait soumettre sa candidature, lorsqu’il a relu la toute première ligne de l’offre: «English must be your first language» (l’anglais doit être votre langue première).

Les bras lui sont tombés.

«J’ai trouvé ça vraiment insultant. Environ 90% des emplois que j’ai occupé dans le Sud-Est étaient en anglais. Je suis bilingue et je parle très bien anglais… je me suis dit qu’ils ne voulaient pas de nous autres, les francophones.»

Il a perçu dans ce critère d’embauche une discrimination contre les minorités linguistiques.

Une personne ne peut choisir sa langue maternelle, comme elle ne peut pas choisir la couleur de sa peau ou son orientation sexuelle, mais elle peut apprendre à maîtriser une deuxième langue, fait-il valoir.

«C’est de la discrimination contre mon identité en tant que francophone. C’est pas plus compliqué que ça.»

L’Acadie Nouvelle a contacté une représentante de la compagnie pour mieux comprendre la raison de ce critère d’embauche. Lynnette Allen a initialement accepté de répondre à quelques une de nos questions, avant de mettre une fin abrupte à l’entrevue.

Elle a nié l’intention discriminatoire du critère d’embauche, précisant du même souffle qu’il s’agissait tout bonnement d’une mesure prise pour s’assurer d’avoir des candidats qui maîtrisent bien l’anglais.

«La personne qui occupera le poste devra communiquer à l’international.», a-t-elle indiqué.

Malgré ce qui est indiqué dans l’offre d’emploi, elle affirme qu’une personne dont la langue maternelle n’est pas l’anglais pourrait être embauché, si elle n’a pas de «thick French accent» (gros accent français).

Le critère de langue première anglaise a finalement été retiré de l’offre le lendemain de l’entrevue, tard en soirée. Marcel Richard ne compte pas pousser l’affaire plus loin, car, à ses dires, il ne souhaite pas travailler avec une équipe qui ne valorise pas les travailleurs de langue maternelle autre que l’anglais.

Il invite les francophones à faire valoir leurs droits lorsqu’ils font face à de la discrimination.

«Il y a toute une différence entre exiger un candidat avec une bonne maîtrise de l’anglais et quelqu’un dont la langue première est l’anglais. Même si je ne porterai pas plainte, je crois qu’on doit dénoncer ouvertement ce genre de discrimination. Il ne faut pas tolérer ça.»

Ce que dit la loi

Une entreprise néo-brunswickoise a-t-elle le droit de spécifier la langue maternelle d’un individu comme critère d’embauche? L’Acadie Nouvelle a posé la question à la Commission des droits de la personne du Nouveau-Brunswick.

Selon un responsable des communications de la commission, il s’agit d’une zone grise. La Loi sur les langues officielles de la province ne touche que le secteur public, et les 16 critères forgeant la Loi sur les droits de la personne, dressant les bases sur lesquelles une personne ne peut être discriminée, ne contient rien sur la langue parlée.

Tout dépend du rôle accordé à la langue maternelle d’un individu par rapport à sa personne.

«À première vue et telle que rédigée, un postulant pourrait déposer une plainte en vertu de la Loi sur les droits de la personne, et ce, basé sur l’ascendance, l’origine nationale ou le lieu d’origine», a indiqué Benoît Locas, en entrevue téléphonique.

Green LED Lighting Solutions aurait donc été susceptible d’être visée par une plainte d’un citoyen à la Commission des droits de la personne du Nouveau-Brunswick.

L’Association multiculturelle du Grand Moncton réagit

Lorsqu’un employeur canadien exige que la langue maternelle d’un candidat soit l’anglais, il se met aussi à dos les milliers de migrants qui trouvent refuge au Canada chaque année.

L’équipe de l’Association multiculturelle du Grand Moncton (AMGM) travaille d’arrache-pied pour faciliter l’intégration de ces nouveaux arrivant, et de leur permettre de se dénicher un emploi.

Pour Justin Ryan, coordinateur en éducation publique et aux communications chez l’AMGM, c’est une erreur de ne pas considérer l’embauche de ces gens.

Plusieurs sont même surqualifiés, et doivent se satisfaire d’emplois de niveau d’entrée faute de pouvoir faire reconnaître leurs qualifications en sol canadien, souligne-t-il.

«Ils sont nombreux à parler un anglais impeccable. Évidemment, je comprends que la langue peut être un critère important pour des emplois en communications, mais une langue peut s’apprendre et se maîtriser, peu importe, la langue maternelle d’une personne», indique Justin Ryan.

S’il se dit choqué de voir le critère de langue maternelle dans l’offre d’emplois de Green LED Lighting Solutions, le coordinateur en éducation estime qu’il s’agit simplement d’une mécompréhension de l’autre.

«Je ne dirai jamais n’y a pas de racisme ou de discrimination à Moncton. Je crois que les gens d’ici sont très ouverts d’esprit. Plus qu’ailleurs, même. Je suis continuellement surpris de découvrir à quel point les gens sont réceptifs à l’endroit des nouveaux arrivants.»

Justin Ryan a l’intention de tendre la main à l’équipe de Green LED Lighting Solutions pour les sensibiliser à la question linguistique.