[Dossier] La technologie dans les écoles

Pierre Roy, directeur de l'école Abbey-Landry de Memramcook. - Acadie Nouvelle: Patrick Lacelle
Pierre Roy, directeur de l’école Abbey-Landry de Memramcook. – Acadie Nouvelle: Patrick Lacelle

Les élèves de l’école Abbey-Landry de Memramcook produisent des vidéos, programment des robots et utilisent leur téléphone intelligent pour trouver de l’information rapidement en classe. Bienvenu dans les murs d’une école «technologiquement riche».

Il n’y a pas si longtemps, les élèves se chamaillaient pour obtenir le nouveau dictionnaire flambant neuf. Personne ne voulait celui dans lequel il manquait quelques pages. Cette époque est révolue, du moins dans quelques établissements scolaires. Certaines écoles permettent maintenant aux élèves d’utiliser leur téléphone intelligent ou leur tablette sur un réseau sécurisé afin d’accéder rapidement à de l’information pertinente à la formation en cours.

C’est le cas à l’école Abbey-Landry de Memramcook. L’établissement a sa propre fondation. Grâce à des soirées de collecte de fonds, 88 000$ ont été amassés au cours des trois dernières années afin d’aider la direction de l’école dans ses projets pédagogiques. Le conseil d’administration de la fondation a décidé de miser sur les nouvelles technologies.

Environ 130 iPad ont été achetés pour les élèves et les enseignants. Les salles de classe sont équipées d’Apple TV. Des caméras et même un drone sont à la disponibilité des élèves pour divers projets de création. Les 356 enfants, de la maternelle à la 8e année, peuvent apprendre la programmation informatique grâce à de petits robots Sphero.

Les élèves sont aussi encouragés à apporter leur propre appareil numérique pour se connecter au réseau sans-fil de l’école. C’est ce que les chercheurs du domaine appellent «un environnement d’apprentissage technologiquement riche». Pour la direction de l’école, c’est simplement revoir la pédagogie et élargir les horizons des apprenants.

«Pour nous, la technologie est un levier. C’est un levier d’apprentissage. Ça t’ouvre sur le monde. Ça incite à communiquer. C’est aussi d’amener les enfants à consulter et à publier davantage de contenu francophone»,  explique à l’Acadie Nouvelle le directeur de l’école Abbey-Landry, Pierre Roy.

Dans la classe de l’enseignante Natacha Vautour, en 8e année, les élèves poussent la présentation orale à un autre niveau. Fini l’époque où les élèves se présentaient devant la classe avec une petite feuille faire la lecture aux collègues. Ils sont maintenant des journalistes multimédias en herbe. Ils interviewent des artistes qui se produisent dans la Vallée de Memramcook et filment le tout. Ils vont même en faire un reportage écrit. Ils réalisent aussi des capsules promotionnelles pour des événements communautaires avec l’aide d’un drone et d’une caméra GoPro.

«Les élèves, ça les motive. Ils font du travail que je ne demande même pas. Ils vont parfois même aller bien au-delà», insiste Mme Vautour.

Danika Babineau est une de ces élèves hautement motivées. En 8e année, elle a ajouté à son plan d’apprentissage un cours de 12e année qu’elle suit par vidéoconférence. Que ce soit pour prendre une photo de ses notes pour les retranscrire plus tard ou pour consulter le Larousse en format numérique, le téléphone intelligent est pour elle un outil d’apprentissage incontournable.

«Ça me motive plus et ça me donne plus d’options. En 6e année, on n’avait pas encore toutes ces ressources. On avait seulement les ordinateurs portatifs. Les téléphones intelligents et les autres appareils sont plus souvent avec nous. Par exemple, si on veut faire une recherche vite, c’est plus rapide et facile», souligne Danika.

Si les téléphones intelligents et les tablettes électroniques sont permis en classe, les élèves ne doivent pas en abuser au risque de les voir confisqués.

«On ne peut avoir 20 à 30 téléphones qui vibrent et qui bipent ou qui sonnent en même temps», précise M. Roy.

Il n’est pas question aussi d’utiliser ses appareils lors d’évaluation. Le dictionnaire tangible, le crayon et le papier ont toujours leur place.

«Le téléphone est là comme outil de travail et d’apprentissage. Rendu à l’évaluation sommative, on évalue ce que tu sais. Donc, pas de téléphone intelligent. Ils ont accès aux outils fournis par le ministère, dont le dictionnaire papier. Ils doivent quand même savoir comment utiliser le dictionnaire papier, mais pendant les autres temps d’apprentissage, ils ont accès au téléphone», explique Mme Vautour.

Les iPad et téléphones intelligents font de plus en plus apparition dans les écoles de la province. - Archives
Les iPad et téléphones intelligents font de plus en plus apparition dans les écoles de la province. – Archives

Inégalités dans le réseau scolaire francophone

La place qu’occupent les nouvelles technologies varie selon les écoles francophones de la province. Certains établissements offrent un réseau sans-fil aux élèves en plus de permettre l’utilisation du téléphone intelligent et de la tablette électronique en salle de classe. D’autres non.

«Certaines écoles sont plus avancées technologiquement et ça crée une inégalité», analyse Sue Duguay, présidente de la Fédération des jeunes francophones du Nouveau-Brunswick.

En faisant le tour des écoles secondaires de la province, on s’aperçoit rapidement que ce ne sont pas toutes les directions qui ont la même philosophie. À Caraquet, les élèves ont accès à un réseau sans-fil. Par contre, ils n’ont pas le droit au téléphone intelligent en classe à moins d’avis contraire de l’enseignant. À Tracadie, il n’y a pas de sans-fil, mais les jeunes peuvent utiliser leur téléphone comme calculatrice ou même pour filmer leur présentation orale.

En fait, sur les 92 écoles publiques francophones du Nouveau-Brunswick, seulement 17 sont équipées d’une zone AVAN. Ces zones permettent aux élèves de se connecter à internet avec leur appareil numérique via un réseau sécurisé.L’utilisation pédagogique des technologies dans les écoles n’est pas standardisée. La Fédération des jeunes francophones du Nouveau-Brunswick revendique d’ailleurs une uniformisation.

«Je pense que les gens font vite la réflexion que les jeunes veulent avoir le sans-fil pour aller sur les réseaux sociaux pendant leur temps libre. Au contraire, c’est vraiment pour l’utilisation en salle de classe», ajoute Mme Duguay.

Offrir une connexion sans-fil aux élèves dans toutes les écoles de la province est encore à la phase du projet pilote, selon une porte-parole du ministère de l’Éducation, Véronique Lacasse. Cela explique pourquoi le service n’est pas encore offert dans tous les établissements.

«Certaines écoles ont été équipées dans le cadre d’un projet pilote pour explorer cette technologie. Nous reconnaissons que les élèves, surtout ceux du secondaire, demandent depuis plusieurs années cette technologie. Les défis sont liés aux coûts et à la sécurité. Actuellement, plus de 60000 appareils sont branchés à notre infrastructure. Donner un accès général à tous les élèves voudrait dire que le nombre d’appareils doublerait et par conséquent augmenterait considérablement la consommation de la bande passante. Contrairement à un «forfait maison», la facture est liée directement au volume d’information transférée», explique Mme Lacasse rappelant que les réseaux des écoles doivent aussi être hautement sécurisés.

La décision de miser sur les nouvelles technologies revient à la direction des écoles, qui se base sur les priorités des districts scolaires. Par exemple, à Memramcook, une fondation a été mise sur pied à l’école Abbey-Landry (lire autre texte) et les fonds amassés permettent de mieux équiper l’école.

«Les districts scolaires ont des fonds et priorisent leurs achats. Puisque leurs budgets sont limités, les écoles font parfois appel à la communauté ou aux parents», ajoute Mme Lacasse.

Geneviève Doucet et Mathieu Gauthier sont enseignants responsables des technologies de l’information et des communications (TIC) au District scolaire francophone Sud. Ils conseillent les directions et les enseignants sur l’intégration des TIC dans les écoles.

Ils remarquent plusieurs barrières qui se dressent devant une plus grande utilisation de ces technologies dans les écoles francophones.

«C’est à la discrétion des écoles, dépendamment de leur budget, de leur collecte de fonds et s’ils décident d’investir dans ces appareils-là ou non», a confié Mme Doucet.

«Mais les budgets sont généralement assez limités», rappelle M. Gauthier.

De façon générale, les enseignants sont ouverts à l’utilisation pédagogique des TIC en salle de classe, mais souvent, ils ne savent pas comment les mettre à profit. C’est là où Mathieu et Geneviève interviennent. Ils appuient l’enseignant dans ses démarches pour adopter les nouvelles technologies en salle de classe.

«En général, c’est rare que les enseignants vont dire que les nouvelles technologies ne devraient pas être présentes en éducation, mais d’un autre côté, on n’a pas assez d’enseignants qui les intègrent dans leur pratique quotidienne», souligne M. Gauthier.

L’outil technologique le plus populaire en salle de classe, et de loin, est l’iPad.

«Tout est là. Tu as une caméra. Tu as un microphone. Tu as tous tes logiciels. Tu as accès à internet. Ça s’ouvre rapidement», exprime Mathieu Gauthier.

Acheter des iPad pour les écoles, c’est bien beau, mais le personnel enseignant doit aussi être formé pour l’utiliser à son plein potentiel.

«Il faut aussi garder des fonds pour de la formation. C’est une chose qui est souvent oubliée. On achète une tonne de tablettes et on n’a pas de budget pour libérer les enseignants afin de leur offrir de la formation», insiste Mme Doucet.

Le ministère de l’Éducation reconnaît d’ailleurs qu’il faut en faire plus pour mieux former les enseignants à ce sujet.

«La recherche démontre que le fait d’utiliser les TIC n’augmente pas nécessairement la qualité des apprentissages. Il faut donc veiller à ce que les technologies qui se retrouvent dans nos écoles soient en appui aux apprentissages et non l’inverse.  Un achat massif de technologie pour toutes les classes ne donnera pas forcément de meilleurs résultats si on ne prend pas le temps d’appuyer et d’accompagner les enseignants et enseignantes au niveau pédagogique», affirme Mme Lacasse.

Michel Léger, professeur et chercheur à la faculté d'enseignement de l'Université de Moncton. - Acadie Nouvelle: Patrick Lacelle
Michel Léger, professeur et chercheur à la faculté d’enseignement de l’Université de Moncton. – Acadie Nouvelle: Patrick Lacelle

Des élèves qui n’ont pas connu un monde sans Facebook

Il existe aujourd’hui une catégorie d’élèves qui n’ont pas connu un monde sans Facebook. La tablette électronique et le téléphone intelligent font partie intégrante de leur quotidien.

En janvier 2016, Apple affirmait que plus d’un milliard de ses appareils, des montres à l’ordinateur en passant par le téléphone intelligent, étaient régulièrement utilisés. En fait, au Canada, selon le CRTC, plus de 84% des familles canadiennes avaient au moins un téléphone cellulaire en 2015.

L’élève d’aujourd’hui est connecté en tout temps.

«L’environnement d’apprentissage est différent aujourd’hui comparativement à ce qu’il était, j’oserais dire, il y a cinq ou six ans. Ce qu’il est important de noter, c’est qu’une personne qui est dans la trentaine a vécu les deux mondes. Il faut réaliser que les apprenants aujourd’hui dans les écoles intermédiaires en ont vu qu’un. Pour eux, il y a juste l’ère numérique», explique Michel Léger.

M. Léger a enseigné pendant 11 ans à l’école Mathieu-Martin de Dieppe. Il est maintenant professeur à la faculté d’éducation de l’Université de Moncton. Il est aussi chercheur et s’intéresse à l’exploitation des technologies de l’information et des communications en éducation.

Pour le professeur, les nouvelles technologies en salle de classe ne sont pas que d’autres outils pour l’enseignant, mais bien une façon d’aller chercher l’intérêt de l’élève et d’entrer dans son univers.

«Dès que tu ne proposes pas des activités d’apprentissage qui ne tiennent pas compte du contexte quotidien ou du contexte de vie de l’apprenant, tu lui demandes de faire un saut d’imagination dans un autre monde. Au niveau de la motivation, c’est beaucoup plus facile d’aller dans son monde. Là, il accroche», explique l’universitaire rappelant que le monde de l’élève en 2016 est numérique.

Petit à petit, le milieu de l’éducation est en train de changer et les manières d’enseigner aussi.

«C’est sûr que la pédagogie et notre façon d’enseigner changeront. On ne peut plus vivre comme si c’est l’enseignant qui a toute l’information qui est basée sur un manuel», souligne Pierre Roy, directeur de l’école Abbey-Landry de Memramcook.

À l’école, les tablettes et les téléphones deviennent des outils de création. À la demande de l’enseignant, ils peuvent créer de petits films, rédiger un livre en groupe, publier un blogue et plus encore. Tout ça développe leurs habiletés à communiquer, selon Geneviève Côté enseignante responsable des TIC au District scolaire francophone Sud.

«De plus en plus, les enseignants amènent leurs élèves à créer. Par exemple, les blogues, on commence à en voir de plus en plus dans les classes. Les enseignants encouragent leurs élèves à écrire et à publier en ligne. Pourquoi? Parce qu’on veut engager nos élèves, on veut les motiver, on veut avoir ce lien entre l’école et la maison.»

Il ne faut pas croire que les jeunes maîtrisent nécessairement bien la technologie parce qu’ils ont grandi avec un iPod dans les mains. Ils savent comment s’en servir pour s’amuser et alimenter leurs intérêts personnels. Lorsque vient le temps d’apprendre et de travailler, c’est autre chose selon Mathieu Gauthier, enseignant responsable des TIC.

«Pour les jeunes, la technologie, c’est plus un jouet qu’un outil de travail. C’est ce qu’on a comme impression. On a tendance à croire qu’ils connaissent déjà ça. Ils savent peut-être comment l’ouvrir, comment jouer avec, mais ils ne savent pas nécessairement comment l’utiliser comme outil d’apprentissage.»

L’enseignant a comme mission d’accompagner l’élève dans son utilisation de la technologie pour s’assurer qu’il acquiert les connaissances requises pour réussir ses études et pour préparer son arrivée sur le marché du travail.