Fredericton, la Mecque néo-brunswickoise de la bière artisanale

Fredericton, qui a longtemps eu la réputation d’être monotone et conservatrice, est devenue la Mecque des microbrasseries au Nouveau-Brunswick. L’Acadie Nouvelle est allée y faire un tour pour essayer de comprendre le phénomène. Nous avons trouvé une communauté d’entrepreneurs pas comme les autres.

La semaine achève dans la capitale provinciale, un jeudi d’avril. Il n’est que 17h, mais la brasserie Graystone est déjà très occupée. Le 5 à 7 bat son plein dans ce commerce du centre-ville.

Derrière le bar, le personnel s’active et manie les nombreux robinets de métal qui sortent du mur. Plusieurs bières brassées sur place sont offertes, tout comme les produits d’autres brasseurs locaux.

C’est là que l’on retrouve Alex Vietinghoff et Shauna Chase, qui jasent en sirotant des pintes dans un coin de la pièce, près des grandes baies vitrées.

Ces jeunes créateurs, à qui l’on doit le site de nouvelles satiriques The Manatee, ont récemment bouclé un documentaire tout à fait sérieux sur l’industrie de la bière au Nouveau-Brunswick, intitulé Beerocracy.

«La bière de microbrasseries est très, très populaire à Fredericton. (…) C’est très vibrant. Les brasseries sont très près l’une de l’autre. Il est possible d’en visiter cinq ou six en une seule journée», explique Shauna Chase lorsqu’on lui demande comment se porte le microcosme de la bière artisanale à Fredericton.

«On a de nombreux producteurs. On a onze producteurs d’alcool (artisanal) dans la région de Fredericton», dit Alex Vietinghoff.

Un total qui comprend des cidreries (produits à base de pommes), une hydromellerie (produits à base de miel) et de nombreuses microbrasseries. C’est énorme. Aucune autre région du Nouveau-Brunswick n’a une telle concentration de petits producteurs d’alcool.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que quelque chose de très spécial se passe dans la capitale. Le nombre de brasseurs est à la hausse. Des entreprises offrent maintenant des tournées des microbrasseries et la bière artisanale fait partie de l’organisation d’un tas d’événements communautaires. Ça bouge et pas à peu près.

Selon ces cinéastes et passionnés de bière artisanale, plusieurs facteurs ont contribué au développement des microbrasseries dans le coin. La démographie y est sans doute pour quelque chose, selon Alex Vietinghoff.

«Avec la présence d’universités et de collèges, on a une population jeune. Et les jeunes adultes ne sont pas encore loyaux à une seule marque qu’ils boivent depuis toujours.»

Il indique que l’approche collaborative entre les entrepreneurs y est aussi pour quelque chose et que le secteur doit une fière chandelle à Sean Dunbar, le fondateur de la brasserie Picaroons.

Au cours des dernières années, ce pionnier a aidé de nombreux brasseurs en herbe à s’épanouir. Ce nom reviendra d’ailleurs souvent lors de notre passage à Fredericton.

L’ingrédient magique: la collaboration

Le lendemain matin, on a rendez-vous avec le copropriétaire de TrailWay Brewing, Jake Saunders. Sa microbrasserie est située de l’autre côté du fleuve Saint-Jean, sur la rue Main, à deux kilomètres de Graystone.

Il est encore tôt lorsque nous nous pointons dans les énormes locaux, situés à l’arrière d’un centre commercial. Les plafonds de l’ancien entrepôt sont très hauts. Une odeur de fermentation flotte dans l’air.

L’espace-bar, où les clients peuvent faire remplir leurs cruchons et boire une pinte, n’est pas encore ouvert, mais il y a du mouvement dans l’arrière-boutique, où se trouvent de gigantesques cuves argentées.

Jake Saunders sort de la zone de production et vient à notre rencontre, une casquette vissée sur la tête et un gobelet de café à la main.

La progression de son entreprise a été rapide. Lui et son partenaire d’affaires ont vendu leur première bière, brassée dans son sous-sol, en 2014.

Deux ans plus tard à peine, ils ouvraient les portes de leur microbrasserie. Aujourd’hui, TrailWay Brewing produit des milliers de litres de bière par semaine et est sur son erre d’aller.

Selon lui, Fredericton est un environnement très favorable à l’émergence de microbrasseries. Cela lui a été très utile lorsque son entreprise n’était qu’embryonnaire.

«On est une ville universitaire, ça aide toujours, et il y a une grosse classe moyenne formée de gens qui gagnent de bons salaires.»

Ce n’est pas tout. Sa croissance n’aurait sans doute pas été aussi fulgurante sans l’appui de Sean Dunbar, de Picaroons. Ce dernier l’a aidé à ses tout débuts en transportant gratuitement certains de ses ingrédients.

«Je plaçais une palette dans le camion de Picaroons une fois par mois, à peu près. J’insistais pour payer les frais de transport, mais il ne m’envoyait tout simplement jamais de facture pour ma part des frais.»

Cela peut sembler banal, mais ce ne l’est pas. Jake Saunders explique qu’à ses débuts, avant que Sean Dunbar l’épaule, il payait de 300$ à 500$ en frais de livraison pour chaque chargement de grains. Les grains ne valaient pourtant qu’un peu plus de 1000$.

Le plus étonnant, c’est que c’est Sean Dunbar qui l’a approché pour transporter ses ingrédients gracieusement.

«Si on veut parler de collaboration, d’un brasseur qui aide les plus petits joueurs, Picaroons est l’exemple parfait. Il me demandait toujours “quand vas-tu sortir de ton sous-sol?” Sean Dunbar a toujours été encourageant.»

Cet esprit de collaboration est palpable dans l’ensemble de la communauté des microbrasseurs de Fredericton. Par exemple, les brasseurs vendent les produits de leurs compétiteurs dans leurs salles de dégustation.

Jake Saunders raconte qu’il n’est pas rare que des petits brasseurs s’allient pour commander de l’équipement ou des fournitures.

Ce n’est pas tout, lorsqu’un membre de l’équipe de Picaroons a eu des ennuis de santé, il y a quelque temps, ses collègues des autres microbrasseries de la région ont mis l’épaule à la roue.

«On a brassé une bière ensemble. On a contribué avec des ingrédients, on a brassé la bière dans le système de la brasserie Grimross et les profits ont été versés au brasseur en question.»

Jake Saunders dit que la solidarité qui anime les relations entre les joueurs de l’industrie brassicole de Fredericton est remarquable.

«J’étais comptable (avant de devenir brasseur). C’était compétitif, tout le monde était notre compétiteur. Je n’avais jamais vu quelque chose comme ça. C’est très cool de faire partie de cette communauté.»

«Tu ne me dois rien, mais donne à ton prochain.»

Après notre passage chez TrailWay, nous traversons la ville pour nous rendre chez Grimross Brewing.

Depuis 2014, cette microbrasserie produit de la bière et opère une salle de dégustation dans un énorme espace commercial situé sur le chemin Bishop.

Son propriétaire, Stephen Dixon, nous reçoit dans son bureau de fortune, installé dans un entrepôt où se trouvent des dizaines de milliers de canettes vides. L’espace accueillera bientôt de nouvelles cuves, puisque Grimross s’apprête à doubler sa capacité de production.

Lui aussi doit une fière chandelle à Sean Dunbar. Il y a quelques années, ce dernier l’a carrément invité à sortir de son sous-sol, où il brassait de la bière, pour démarrer sa microbrasserie… dans les installations de Picaroons.

«Il était très encourageant. Et à la fin de notre rencontre, il a dit “pourquoi ne commencerais-tu pas ici, en bas dans la boutique. (…) J’étais surpris. J’ai dit “ok!”»

Il raconte que lorsqu’il a commencé à voler de ses propres ailes, il a demandé au propriétaire de Picaroons combien il lui devait en frais de location.

«J’ai dit à Sean (Dunbar) que je voulais le rembourser. Je lui ai demandé combien je lui devais. Il m’a dit “tu ne me dois rien, mais donne à ton prochain.”»

Stephen Dixon se dit convaincu que son entreprise n’aurait pas connu une croissance si rapide sans l’intervention de Sean Dunbar qui, faut-il le rappeler, est l’un de ses compétiteurs.

Comme il l’avait promis à Sean Dunbar, il a à son tour aidé la relève à prendre pied dans le secteur. Il a ouvert ses portes aux nouveaux brasseurs, qui traînaient parfois des électriciens et des plombiers avec eux afin de savoir comment fonctionnaient les installations de Grimross.

Il est même allé jusqu’à prêter son équipement au propriétaire de la brasserie Graystone peu avant l’ouverture officielle de ses locaux, l’année dernière.

«Ils ont appris que leur équipement arriverait en retard de la Colombie-Britannique. Wes (Ward, le propriétaire de Graystone) se cherchait un endroit où brasser. On l’a laissé venir ici gratuitement. On a entreposé son grain et tout.»

Stephen Dixon ajoute que d’autres facteurs ont contribué à l’essor des microbrasseries à Fredericton. L’un d’eux est l’appui des bars et des restaurants de la région.

Depuis des années, plusieurs établissements du coin vendent effectivement des bières artisanales locales afin d’aider les consommateurs à les découvrir.

Le propriétaire de la brasserie Grimross, Stephen Dixon, ne chôme pas par les temps qui courent. On voit derrière lui des dizaines de milliers de canettes vides, prêtes à être remplies de bière. – Acadie Nouvelle: Pascal Raiche-Nogue

La croissance accélérée par la collaboration

Notre tournée se termine au centre-ville, sur la rue Queen. Après avoir rencontré des brasseurs de bière, on change un peu de registre pour jaser avec Adam Clawson, le copropriétaire de la cidrerie Red Rover.

Cet entrepreneur originaire de l’Angleterre a été le premier producteur néo-brunswickois à commercialiser le cidre en 2014.

Si certains de ses collègues brasseurs croient que le succès de leur secteur à Fredericton est attribuable à la présence d’universités et à la taille d’une classe moyenne bien étoffée, Adam Clawson a une autre théorie.

«Fredericton est une ville gouvernementale et elle compte aussi de nombreuses entreprises. Il y a beaucoup de gens qui se promènent ailleurs dans le monde, ils goûtent des choses, ils reviennent et se demandent pourquoi ils n’ont pas ça à la maison.»

Il abonde dans le même sens que les autres producteurs d’alcool artisanal de la région qui croient dur comme fer que la solidarité et la collaboration ont aidé le développement de leur secteur.

«Quand un brasseur ne sait pas quelque chose, il demande des conseils à un autre brasseur. (…) Les connaissances collectives, dans la région, sont très importantes. La croissance à Fredericton a été accélérée par le fait que tout le monde apprend ensemble.»

Est-ce par pur altruisme que ces entrepreneurs s’aident? Oui, mais ce n’est pas le seul facteur en jeu, croit Adam Clawson.

«C’est une industrie bizarre, parce qu’avec une seule société des alcools à qui on vend nos produits, les problèmes que l’on a à vendre nos produits aux clients sont plus importants que les problèmes avec nos compétiteurs.»

Le propriétaire de la cidrerie artisanale Red Rover, Adam Clawson, dans la salle de dégustation de son entreprise. – Acadie Nouvelle: Pascal Raiche-Nogue

Un pionnier modeste

Si l’industrie de la bière artisanale est aujourd’hui si importante à Fredericton, c’est en partie grâce à Sean Dunbar. Pourquoi diable cet entrepreneur a-t-il fait des pieds et des mains pour aider ses futurs compétiteurs? Nous lui avons posé la question.

Lors de notre passage à Fredericton, il y a quelques jours, le nom du fondateur et propriétaire de la brasserie Picaroons était sur toutes les lèvres. Tous les brasseurs à qui nous avons parlé nous ont dit combien Sean Dunbar les a aidés.

Prêt d’équipement, conseils, encouragements, prêts de fournitures, transport gratuit d’ingrédients: la liste de services rendus ces dernières années par le fondateur de cette importante microbrasserie est longue comme le bras.

«Ça me paraît simplement comme la meilleure approche. On est une petite province. Plus on travaillera ensemble, plus on deviendra fort. Travailler l’un contre l’autre ne mène pas au succès», dit-il en entrevue téléphonique.

Cette idée ne date pas d’hier. Il raconte comment il a été marqué par la solidarité qui animait les relations entre les microbrasseurs lorsqu’il a participé pour la première fois à un congrès de l’industrie. C’était en 1995, aux États-Unis.

«Les gens faisaient du covoiturage, ils partageaient de l’information sur l’équipement, sur les fournisseurs. Ils partageaient des recettes. C’est comme ça que je suis entré dans ce monde.»

Même si tous les gens à qui nous avons parlé ont souligné son énorme contribution, il reste très modeste. Il lance des fleurs à la relève. Ce sont les nouveaux venus, rappelle-t-il, qui ont pris des risques énormes en lançant leur microbrasserie.

«Je ne prends pas de crédit pour ça. Le crédit va aux gens qui ont changé de carrière, qui ont laissé leurs anciennes vies et qui ont dit à leurs épouses qu’ils laissaient leur emploi gouvernemental pour lancer une brasserie.»

Il ajoute que l’effet boule de neige n’est pas négligeable dans le secteur des microbrasseries à Fredericton.

«Je pense vraiment que la confiance vaut beaucoup pour les entrepreneurs. Si l’on a l’impression qu’un secteur est facile à intégrer, s’il n’y a pas de barrière à la compétition, ça facilite la prise de risques. Et quand les gens prennent des risques, de bonnes choses se passent.»

– Acadie Nouvelle: Pascal Raiche-Nogue